Chez les dauphins mâles, la solidité des liens sociaux pèse directement sur la longévité biologique. Des relations fortes sont associées à un vieillissement ralenti.
Depuis quarante ans, à Shark Bay en Australie occidentale, les scientifiques documentent la vie sociale des dauphins. Ils en sont arrivés à une conclusion claire. Chez les dauphins, la longévité ne se joue pas dans la quantité de relations. Elle dépend avant tout de leur qualité.
Une étude publiée fin 2025 dans la revue Communications Biology démontre que, chez les dauphins mâles à gros nez (Tursiops aduncus), les liens sociaux forts ralentissent le vieillissement biologique. Tandis que la vie en grands groupes pourrait, paradoxalement, l’accélérer.
L’équipe internationale dirigée par Livia Gerber a utilisé un outil emprunté à la médecine humaine : l’horloge épigénétique. À partir de prélèvements de peau, les chercheurs ont analysé l’ADN pour estimer l’âge biologique.
Résultat : à âge égal, les dauphins mâles les plus socialement intégrés sont biologiquement plus jeunes. L’effet est net. L’intensification des liens s’accompagne d’un rajeunissement proche de deux ans. À l’inverse, évoluer dans des groupes plus vastes est associé à un vieillissement accéléré.
La force des duos chez les dauphins mâles
Chez les dauphins de Shark Bay, la vie sociale masculine repose sur un système d’alliances complexes. Dès le plus jeune âge, les mâles forment des dyades stables, parfois à vie, qui s’agrègent ensuite en alliances plus larges.
« Chez les delphinidés, les associations se construisent dès les plus jeunes âges. Il y a des bénéfices mutuels très clairs à être à deux plutôt que seul. Qu’ils vieillissent mieux à deux que seuls, c’est parfaitement cohérent avec ce que l’on sait de leur cognition sociale », explique Fabienne Delfour, spécialiste des cétacés et co-autrice de notre livre-journal ANIMAL, à La Relève et la Peste.
La rupture de ces liens n’est d’ailleurs jamais anodine. Lorsqu’un mâle perd son partenaire privilégié, il peine à s’intégrer dans une nouvelle dyade.
« Il est rare qu’un mâle adulte soit accepté dans une alliance déjà formée. On observe souvent ces individus isolés nager à proximité de femelles du même âge, mais sans retrouver l’équivalent d’un lien masculin fort », souligne Fabienne Delfour.
Le paradoxe des grands groupes
Pourquoi, alors, les grands groupes seraient-ils associés à un vieillissement accéléré ? L’étude avance plusieurs hypothèses. Parmi lesquelles : compétition accrue, exposition plus forte aux maladies, coûts énergétiques plus élevés.
Là encore, l’éthologue y voit une logique adaptative : « Au-delà d’un certain nombre de congénères, la coopération devient plus coûteuse. La compétition pour la nourriture ou l’accès aux partenaires peut générer du stress et exiger davantage d’énergie ».
Cette dynamique illustre parfaitement le fonctionnement en « fusion-fission » des sociétés de dauphins. C’est-à-dire, des regroupements temporaires, flexibles, sans hiérarchie fixe, où le leadership revient à l’individu le plus expérimenté selon la situation.
Faut-il voir dans l’usage des marqueurs épigénétiques une révolution scientifique ? Fabienne Delfour tempère : « Croiser des données éthologiques, biologiques ou acoustiques n’est pas nouveau. En revanche, pouvoir accéder à des indicateurs physiologiques précis à partir d’échantillons de peau permet de mieux comprendre le vieillissement et la survie des individus ».
Au-delà de la science, ces travaux éclairent les politiques de conservation. « Les milieux changent, les pressions humaines augmentent, souligne Fabienne Delfour. Comprendre comment les dauphins s’adaptent, notamment par leur organisation sociale, est essentiel pour mieux les protéger ».
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