Nathalie Chaillou propose de décrypter les crises des États-Nations à travers le prisme des traumatismes historiques et des schémas de répétition, comme on analyse une famille dysfonctionnelle.
De l’intime à l’histoire collective
Imaginez un instant que les nations fonctionnent comme des familles. Que leurs choix économiques, leurs politiques fiscales, leurs relations internationales ne soient pas uniquement le fruit de calculs rationnels, mais aussi l’expression de blessures anciennes, jamais cicatrisées.
C’est le pari audacieux de Nathalie Chaillou diplômée de Sciences Po, qui après dix ans de recherches interdisciplinaires, propose une grille de lecture originale : la psycho-généalogie des États.
Le déclic est venu d’une expérience intime. Nathalie Chaillou raconte avoir identifié dans sa propre famille « un schéma de répétition catastrophique sur trois générations ». Elle observe qu’ « en privilégiant le côté économique et pas le côté d’équilibre émotionnel de la famille, tout s’était à chaque fois détruit et [que] ça avait abouti à la catastrophe. »
Cette prise de conscience personnelle devient le point de départ d’une réflexion plus vaste : et si les nations reproduisaient, elles aussi, les mêmes erreurs de génération en génération ?
La psycho-généalogie familiale, discipline désormais reconnue, postule que les traumatismes non résolus se transmettent à travers les générations, influençant inconsciemment les comportements des descendants. Les secrets de famille, les deuils non faits, les violences tues façonnent en silence les destinées individuelles.
Nathalie Chaillou transpose ce concept à l’échelle des nations : les États-Nations auraient eux aussi leurs traumatismes fondateurs, leurs zones d’ombre, leurs schémas de répétition qui les enferment dans des dynamiques autodestructrices.
“Je pars du début, pas de la fin !”
L’originalité de la démarche réside d’abord dans sa temporalité. Contrairement aux analyses géopolitiques classiques qui scrutent les dernières décennies, cette approche remonte aux origines.
« Au mieux, quand vous écoutez les politiques, ils regardent jusqu’en 1945. Mais ça c’est la fin de l’histoire », constate la chercheuse. « Si vous analysez un individu à partir des dix dernières années de sa vie, comment allez-vous comprendre qui il est ? »
Pour comprendre l’Angleterre contemporaine, il faut ainsi revisiter les invasions successives qui ont marqué les îles britanniques dès le Moyen Âge. Pour décrypter les États-Unis, impossible de faire l’impasse sur la relation traumatique avec la métropole anglaise et la guerre d’Indépendance.
L’approche établit une véritable lignée généalogique : l’Empire romain et l’Église catholique comme « parents » des États européens, l’Angleterre en deuxième génération, les États-Unis en troisième.
Quand le traumatisme forge un système
L’analyse du cas britannique illustre la pertinence de la méthode. Nathalie Chaillou explique que « les Anglais sont le peuple qui a été le plus attaqué par d’autres peuples qui sont venus s’installer chez eux. C’était à chaque fois une minorité conquérante dans une majorité hostile.«
Conséquence : un système fiscal et militaire hyper-efficace, conçu pour la défense permanente. Mais cette efficacité a un prix.
« Quand vous fonctionnez tout le temps en mode urgence, vu que vous êtes tout le temps agressé, finalement votre bande passante se réduit à l’urgence », analyse-t-elle.
C’est à ce moment précis, selon ses recherches, que se produit la déconnexion du lien avec les besoins de la communauté et de la planète. Les lois antipollution apparaissent dès le XIIIe ou XIVe siècle en Angleterre, non par vertu écologique, mais parce que le pays, ayant épuisé ses forêts, doit importer du bois de Scandinavie.
Ce mode de fonctionnement traumatique devient ensuite un modèle économique. Le système colonial britannique réplique, avec l’Irlande puis avec les colonies américaines, la dynamique initiale : une minorité cherchant à contrôler un environnement perçu comme hostile.
« C’est comme s’ils avaient ingéré la violence de leur envahisseur et c’est autant traumatisant pour eux que pour le reste du monde », résume Nathalie Chaillou.
Un système financier obèse sur un corps adolescent
Pour les États-Unis, l’analyse révèle un autre type de dysfonctionnement. Le pays naît d’une relation conflictuelle avec l’Angleterre, marquée par l’humiliation et le sentiment d’être exploité comme simple débouché commercial. Par trois fois, explique la chercheuse, le niveau de développement économique est « paramétré beaucoup trop haut par rapport à la normale » : la guerre d’Indépendance, la guerre de Sécession, puis la Seconde Guerre mondiale qui relance massivement l’appareil productif.
Le résultat ? « Un système financier obèse qu’on a branché sur un corps politique en développement. »
La corruption endémique, les conflits d’intérêts structurels, le gigantisme économique déconnecté des réalités sociales et environnementales : autant de symptômes d’un développement politique qui n’a jamais pu rattraper l’hypertrophie financière.
La dimension religieuse joue également un rôle crucial. Le capitalisme protestant, dans sa dérive américaine, transforme la réussite matérielle en preuve de l’élection divine. Cette vision façonne jusqu’à la conception de l’alimentation :
« Manger est un acte subversif pour le capitalisme. Car lorsque vous mangez, c’est du temps que vous passez à ne pas faire autre chose, vous ne produisez pas », explique-t-elle en citant les travaux de Jacques Attali.
Ceci explique le rapport pathologique à l’alimentation et de ce fait à la production agricole dominée par la chimie pour l’argent.
Un anti-modèle porterait un modèle ?
Paradoxalement, la France, souvent perçue comme dysfonctionnelle avec son système parlementaire complexe, pourrait détenir des clés pour sortir de l’impasse. Sa construction historique, fruit d’un puzzle de territoires aux coutumes différentes, a développé une capacité unique : « savoir analyser des problèmes complexes ».
Cette complexité assumée, longtemps vécue comme une faiblesse face à l’efficacité anglo-saxonne, pourrait devenir un atout.
La chercheuse propose ainsi de créer de nouveaux indicateurs en trois dimensions, au-delà du PIB : bien-être de l’économie, bien-être de la communauté, bien-être de la planète. Une approche qui nécessite précisément cette capacité française à gérer la complexité et à ne pas réduire le réel à des mesures unidimensionnelles.
Vers une thérapie des nations
L’approche de Nathalie Chaillou ne se limite pas au diagnostic. Comme en thérapie familiale, identifier les schémas de répétition n’est qu’une première étape. L’objectif est d’offrir aux nations la possibilité de faire des choix conscients, de sortir du « monde décorrélé » où l’économie s’est détachée du social et de la nature.
« Aujourd’hui, je pense que tous les états sont arrivés à la limite de leur traumatisme et de la non-analyse de leur traumatisme », constate-t-elle.
La COP30, les tensions géopolitiques actuelles, les crises à répétition sont autant de signes que le moment de la prise de conscience approche.
La démarche suppose d’accepter que « changer supposerait d’affronter ces blessures. Et c’est ce qui est le plus difficile en psychologie individuelle. Mais c’est aussi le plus difficile dans la psychologie des états. »
L’espoir réside dans les « marges », ces pays ou individus qui, dévalués par le système dominant, ont développé d’autres façons de faire. Plutôt que de chercher à être « labellisés » par le modèle économique occidental, ils pourraient proposer des alternatives.
Un regard d’avenir
Cette psycho-généalogie des États croise psychologie, histoire, économie, géopolitique et même médecine traditionnelle chinoise pour analyser les « inflammations » des systèmes nationaux. L’objectif affiché : créer une nouvelle discipline de recherche et sensibiliser un large public à la possibilité de repenser les modes de gouvernance.
Utopique ? Peut-être. Mais comme le rappelle Einstein, cité dans le projet : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Face aux impasses actuelles, cette invitation à regarder l’histoire autrement, à comprendre plutôt qu’à juger, à réparer plutôt qu’à répéter, mérite au minimum l’attention.
Car si les nations sont effectivement prises dans des schémas de répétition traumatiques, la première étape vers le changement est toujours la même : la prise de conscience.
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