Chez le poulpe à lignes bleues, le mâle n’a qu’une solution pour survivre à l’accouplement. Celle de paralyser la femelle avant qu’elle ne le dévore.
Des femelles deux fois plus grosses
Au large de l’Australie orientale, un minuscule céphalopode de la taille d’une balle de golf bouscule les certitudes des biologistes. Le “Hapalochlaena fasciata”, ou poulpe à lignes bleues, était déjà connu pour son venin foudroyant. On découvre aujourd’hui qu’il en fait un usage inattendu : neutraliser ses partenaires sexuelles pour éviter d’être dévoré après l’accouplement. Décrite en mars 2025 dans Current Biology, cette stratégie révèle une évolution d’une grande sophistication.
Ses glandes salivaires contiennent de la tétrodotoxine (TTX). Ce neurotoxique figure parmi les plus puissants connus et peut s’avérer fatal pour l’être humain. Pour le mâle, cette arme létale se transforme pourtant en véritable outil reproductif.
Dans cette espèce semelpare, chaque individu ne se reproduit qu’une seule fois. Or la femelle, deux fois plus massive, est notoirement cannibale. Chez d’autres espèces de poulpes, les mâles disposent d’un bras reproducteur suffisamment long pour féconder la femelle à distance, ce qui limite le risque d’être happés et dévorés.
Le poulpe à lignes bleues, lui, n’a pas cette chance. Son bras spécialisé (appelé hectocotyle) est beaucoup plus court, ce qui l’oblige à s’approcher très près du corps de la femelle pour déposer le sperme. Une proximité qui le place directement dans la zone où elle peut le saisir et le manger.

Poulpe à lignes bleues – Crédit : Klaus Stiefel via Flickr
Neutraliser pour survivre
« Les femelles, devenues beaucoup plus grandes et plus fortes, ont forcé les mâles à inventer une stratégie spécifique pour garantir la transmission de leurs gènes », explique l’auteur de l’étude, le biologiste Wen-Sung Chung dans The Guardian.
Les observations filmées en laboratoire sont sans équivoque. Le mâle s’approche par l’arrière, cible l’aorte de la femelle et y injecte une dose calculée de TTX. En quelques minutes, le corps de la femelle pâlit, sa respiration ralentit puis cesse temporairement. Ses pupilles ne réagissent plus à la lumière. Elle est immobilisée, mais non tuée, les femelles présentant une résistance physiologique remarquable à cette toxine meurtrière pour la plupart des autres espèces, humains compris.
Cette paralysie offre une fenêtre de 40 à 75 minutes au mâle pour accomplir le transfert du sperme. Lorsque la femelle retrouve peu à peu le contrôle de ses bras, elle repousse son partenaire. Toutes survivent, se nourrissent normalement le lendemain et pondent entre 3 et 29 jours après l’accouplement.
Une stratégie façonnée par l’évolution
Si les femelles ne meurent pas, c’est parce que les mâles leur injectent juste assez de venin pour les immobiliser, sans dépasser une dose fatale. Les chercheurs ont d’ailleurs trouvé une preuve de cette stratégie. Chez les mâles, les glandes qui produisent le venin sont trois fois plus grosses que chez les femelles. Cette différence n’a rien d’un hasard. Elle permet aux mâles de disposer d’une réserve beaucoup plus importante, précisément pour pouvoir injecter une dose suffisante à une femelle – un animal bien plus grand qu’eux.
Pour Chuan-Chin Chiao, écologue cité par New Scientist, cette dynamique décrit : « un véritable bras de fer coévolutif entre les sexes ».
Un point déroute encore les chercheurs : chez cette espèce, mâles et femelles meurent peu après la reproduction. Pourquoi, alors, le mâle cherche-t-il à tout prix à éviter de finir dans les tentacules de sa partenaire ?
Plusieurs pistes sont avancées. La première est pragmatique : s’il survit quelques minutes ou quelques heures de plus, il a davantage de chances de mener l’accouplement jusqu’au bout et donc de transmettre son sperme correctement. Certains spécialistes estiment aussi qu’un mâle encore vivant pourrait, dans de rares cas, tenter de s’accoupler avec une autre femelle si l’occasion se présente, augmentant ainsi ses chances de laisser une descendance.
L’usage du venin durant l’accouplement révèle la sophistication des rapports entre mâles et femelles. Cette stratégie permet au mâle de compenser son handicap physique et éclaire, à sa manière, l’évolution des poulpes, dont les comportements demeurent un champ d’étude remarquablement fécond.
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