Mardi 2 décembre, 82 bovins appartenant à une ferme familiale de Pouilley-Français (Doubs) ont été abattus malgré leur vaccination. La mobilisation de près de 500 personnes et de deux syndicats agricoles n’auront pas suffi à empêcher l’intervention de 175 gendarmes. Le dispositif policier déployé suscite une vive émotion et questionne sur la gestion étatique de la dermatose nodulaire.
Dans la cour d’une ferme familiale de la plaine du Doubs, l’odeur âcre de la mort flottait encore dans l’air, mercredi matin. La veille, les 82 bovins de l’Earl Lhomme, vaccinés un mois plus tôt contre la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), ont été euthanasiés sur décision de l’État. Cette maladie virale des bovins est responsable de nodules cutanés, transmise par piqûres d’insectes, non-transmissible à l’humain.
Au sein de la ferme, plusieurs centaines de manifestants (paysans, voisins, citoyens), s’étaient rassemblés après l’appel conjoint de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale. Aux gaz lacrymos et tirs de LBD, censés faciliter le passage des vétérinaires, se sont mêlés les bruits des carcasses jetées dans la benne jusqu’à tard dans la soirée.
Escalade de violence
Jeudi 27 novembre, heure de la traite. Cédric Lhomme constate un nodule sur la patte de l’une de ses vaches. La veille, il avait déjà remarqué un changement au niveau des mamelles. Il contacte immédiatement le vétérinaire, qui le rassure : il s’agit probablement d’un effet secondaire du vaccin, et dans le cas contraire, la situation sera gérable au cas par cas.
Pourtant, lorsque des agents préfectoraux débarquent à la ferme, deux jours plus tard, leur décision est déjà prise et irrévocable : le troupeau entier sera abattu.
La Confédération paysanne et la Coordination rurale appellent à la mobilisation en urgence le lundi 1er décembre, après avoir disposé un référé-liberté contre cette décision d’abattage total, examinée le matin du 2 décembre devant le tribunal de Besançon. Objectif : bloquer l’abattage de 82 bovins vaccinés.
« Certains d’entre nous sont arrivés la veille au soir ou à l’aube », explique Laurence Lyonnais-Meslob, porte-parole de la Confédération paysanne du Doubs, pour La Relève et La Peste.
Des soutiens de tous les horizons sont venus prêter main forte : « des citoyens des villages d’à côté, des clients des Amap [Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne, ndlr], des jeunes du lycée agricole de Dannemarie… On s’apprêtait à accueillir tout ce monde pour un moment de solidarité, de soutien à la famille, et pour exprimer nos revendications sur la manière dont l’Etat répond à la présence de la DNC sur le territoire, qui nous paraît de moins en moins appropriée », explique la porte-parole.
Mardi 2 décembre, 7 heures 30. Alors que Cédric Lhomme termine son travail à l’écurie, auprès de ses vaches, pas moins de 175 gendarmes mobiles débarquent, faisant fi de l’arrêté préfectoral qui ordonnait l’abattage à partir de 8 heures ou de l’attente du résultat du recours au tribunal administratif.
« On est dans une situation complètement ubuesque, on a un troupeau qui est vacciné depuis plus de 30 jours, on veut imposer un abattage total, pour nous c’est une situation qui devient incompréhensible », dénonce sur place Stéphane Galais, porte-parole national de la Confédération paysanne.
La tension monte alors que les forces de l’ordre font reculer le groupe vers l’intérieur de la propriété. Dans l’après-midi, le tribunal administratif rend finalement son ordonnance : la demande de suspension est rejetée. Pour les syndicats, l’État avait de toute façon « tout mis en place pour commencer les opérations immédiatement ».
En quelques heures à peine, les 500 manifestants assistent à une véritable escalade de violence : gaz lacrymogènes, fumigènes et tirs de LBD servent à dégager la voie afin que les services vétérinaires puissent procéder à l’abattage des vaches.
« C’était ultra-violent », a dénoncé Stéphane Galais. « On ne supporte plus cette façon autoritaire de gérer les crises sanitaires. »
Laurence Lyonnais-Meslob est restée jusqu’à la fin. « Nous avons raccompagné Cédric et Céline chez eux, nous avons fermé les volets. On sentait la mort, comme aux abords des abattoirs, et nous entendions les cadavres balancés dans les bennes. »
« Sommet de l’indignité »
Pour la Confédération paysanne, le Ministère atteint « le sommet de l’indignité » : « c’est la première fois depuis le début de la crise de la DNC, qu’ordre est donné à la police d’intervenir pour permettre aux services vétérinaires d’abattre la totalité du troupeau, alors même qu’un référé est en cours d’audience ! Le Ministère n’a même plus la décence d’attendre que la justice se prononce, au mépris inquiétant de la séparation des pouvoirs », dénonce-t-elle dans un communiqué de presse.
« Il y a une volonté de nous faire savoir que la France ne connaitrait aucune exception, même si le cas était atypique, même si c’était le premier cas dans le département du Doubs, même si l’éleveur était un brave gars qui a respecté toutes les règles, qui a appelé lui-même le vétérinaire lorsqu’il a vu un nodule un peu bizarre sur sa vache alors qu’il aurait pu faire comme tant d’autres et ne rien dire », déplore Laurence Lyonnais-Meslob.
Faire de cette ferme isolée un espace-test, une mise sous cloche pour mieux connaître la maladie et tester au cas par cas ? Une idée balayée rapidement par la préfecture, déplore la porte-parole. Pour beaucoup, la gestion de la DNC illustre un glissement : celui de la gestion d’une crise sanitaire à une crise politique.
« On tue des animaux sains qui peuvent nourrir, en raison d’une maladie qui n’est pas transmissible à l’humain, dont le seul risque est de dégrader la position sur le marché international. L’État appelle cela un dépeuplement. Nous appelons cela un massacre. »
La famille et leurs proches ne cessent de se repasser le film : qu’a-t-il pu bien se passer pour que la situation dégénère à ce point ?
« C’est inconcevable. Nous ne pensons pas que c’est une “bavure” : c’est une mise en garde. Un exemple pour dire : la France ne cédera pas sur sa manière de céder à la crise », affirme Laurence Lyonnais-Meslob à La Relève et La Peste.
Selon les syndicats, Annie Genevard, ministre de l’Agriculture originaire du Doubs, n’a pas répondu aux sollicitations adressées durant la journée du 2 décembre. Dans une communication sur Facebook publiée le lendemain à 21h50, modifiée depuis, la ministre évoque des « lésions anciennes » observées sur des animaux euthanasiés, affirmant que « la DNC circulait à bas bruit dans le troupeau depuis plusieurs semaines ».
La ministre a ensuite modifié sa publication en suggérant qu’« il se pourrait que la DNC circule silencieusement dans le troupeau depuis plusieurs semaines (enquête épidémiologique en cours) » et restreint l’accès aux commentaires.
Dans la soirée du 2 décembre, la Confédération paysanne a mené une action symbolique à Paris en jetant du ketchup et de la peinture sur les murs du ministère de l’Agriculture, dénonçant elle aussi « un massacre ». D’autres actions sont prévues dans plusieurs départements afin d’interpeller les services de l’État.
« Si seulement je pouvais être le dernier »
À la date du 4 décembre 2025, 108 foyers ont été détectés en France, répartis sur 73 élevages dans sept départements : Savoie, Haute-Savoie, Ain, Rhône, Jura, Pyrénées-Orientales et Doubs. D’après la Confédération paysanne, ce sont près de 3 000 animaux qui ont été abattus dans plus de 100 foyers depuis juillet.
Pour Nina Lejeune, secrétaire nationale de la Confédération paysanne, « l’un des leviers de lutte contre la DNC serait de déclassifier la maladie au niveau européen ». Concrètement, la DNC (actuellement catégorisée A) voit son statut imposer l’éradication immédiate et totale du cheptel, contrairement à la catégorie B qui n’impose l’abattage que sur les animaux infectés.
« La Confédération paysanne demande depuis le début que la gestion de la DNC soit faite en concertation avec les éleveurs. On l’a vu avec d’autres crises, comme la grippe aviaire : les politiques sanitaires violentes et incomprises poussent les éleveurs à adopter des comportements à risque. Si l’éleveur sait que tout son troupeau va être abattu, il y a un risque qu’il n’appelle pas le vétérinaire », précise Nina Lejeune.
Derrière ces classifications, la vie de celles et ceux qui élèvent leurs animaux, transmis de génération en génération, comme c’est le cas pour la famille Lhomme.
« Pour nous, éleveurs, nos vaches ne sont pas simplement des produits laitiers ou de la viande. C’est du tissu social, des lieux qui vivent, du travail, des races locales, des produits de notre terroir », rapporte Laurence Lyonnais-Meslob.
Après l’abattage, la famille Lhomme découvre la ferme avec des portes arrachées, des déchets médicaux et des masques utilisés durant les opérations. Elle est contrainte d’organiser sa propre désinfection et d’avancer elle-même les frais avant indemnisation.
« On les a laissés seuls face aux démarches », désespère Laurence Lyonnais-Meslob, qui salue également leur force de caractère.
Alors que des abattages similaires ont lieu au même moment dans les Pyrénées-Orientales, Cédric Lhomme lui a confié, le soir de l’abattage : « Si seulement je pouvais être le dernier, que cela ait au moins servi à quelque chose. »
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