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« Là où les poissons disparaissent, les méduses prolifèrent »

L’exemple de la Namibie est clair. La pêche y a été stoppée dans les années 1980 et la situation ne s’est toujours pas rétablie.

À mesure que les méduses s’amoncellent sur certaines côtes, la crainte d’une prolifération mondiale grandit. Analyse d’une océanographe.

Depuis le début du mois de novembre 2025, des milliers de méduses se sont échouées aux Sables-d’Olonne (Vendée). La municipalité a réagi en interdisant la baignade et les activités nautiques sur trois plages. Leur présence accrue interroge. Assistons-nous à une multiplication des méduses ? La mer est-elle en voie de “gélification” ? Comment coexister avec ces organismes ? Et quel rôle jouent le changement climatique ou la surpêche dans cette prolifération ? Réponse de Delphine Thibault, océanographe biologiste à l’Institut Méditerranéen d’Océanographie.

LR&LP : On entend souvent dire que les méduses prolifèrent. Est-ce une réalité globale ?

Delphine Thibault : Il y a effectivement davantage de méduses qu’autrefois. Mais cela ne concerne que quelques zones très spécifiques de la planète. Ces régions ont été durement affectées par la surpêche. L’écosystème y a été profondément déséquilibré. Cela a permis à de vastes populations de gélatineux de s’y installer. Ailleurs, la situation est beaucoup plus contrastée. Certains secteurs en abritent moins, d’autres un peu plus. L’ensemble demeure extrêmement variable, et surtout très difficile à quantifier avec précision.

LR&LP : Parmi les régions concernées, peut-on citer la Namibie ?

Tout à fait. En Namibie, la surpêche massive des petits poissons – sardines, anchois – a laissé davantage de ressources aux méduses, qui consomment la même nourriture. Là où les poissons disparaissent, les méduses en profitent.

LR&LP : Peut-on espérer restaurer les écosystèmes et réduire cette domination locale des méduses ? L’arrêt de la surpêche suffit-il ?

Non. L’exemple de la Namibie est clair. La pêche y a été stoppée dans les années 1980 et la situation ne s’est toujours pas rétablie. En mer Noire, la situation a été différente. Les stocks de poissons semblent aujourd’hui se reconstituer. Il faut dire qu’une mer semi-fermée se contrôle bien mieux qu’un océan ouvert.

L’enjeu, désormais, est d’éviter que ce type de déséquilibre ne se reproduise ailleurs. Cela impose une vigilance constante dès que l’on commence à trop entamer les stocks de poissons. C’est pour cette raison que des quotas existent, même si certains pays les enfreignent et que des navires sous pavillon de complaisance, voire sans pavillon, continuent de “nettoyer” les fonds marins. Ce sont précisément ces pratiques qu’il faut surveiller.

Pelagia noctiluca a Cala Tabaccara, Lampedusa – Crédit : Wikimedia Commons

“La baisse de l’oxygène dans les océans les affecte beaucoup moins que les poissons”

LR&LP : Au-delà de la surpêche, la modification chimique des eaux joue-t-elle un rôle ?

Leur prolifération n’est pas directement favorisée par ces changements. En revanche, elles y résistent nettement mieux que d’autres organismes. La baisse de l’oxygène dans les océans [de 2 % en 50 ans, ndlr], par exemple, les affecte beaucoup moins que les poissons ou les crustacés, dont les besoins métaboliques sont plus élevés.

Cela a toutefois des limites. Si l’hypoxie se prolonge trop, elles finissent elles aussi par ne plus pouvoir respirer. Mais leur tolérance à de faibles teneurs en oxygène reste clairement supérieure.

LR&LP : Les méduses profitent-elles aussi de la disparition de certains de leurs prédateurs, comme les tortues marines ?

C’est une idée largement exagérée. On recense plus de 150 espèces de poissons prédatrices de méduses, sans compter certains oiseaux marins, les baleines à fanons, et même les crustacés. L’humain lui-même exploite aujourd’hui la deuxième plus grande pêcherie gélatineuse du monde [après celle des poissons, ndlr]. Le réseau de prédation est bien plus large que ce que l’on imagine.

LR&LP : Certaines activités humaines se retrouvent-elles particulièrement perturbées par ces arrivées massives ?

Oui, surtout celles situées en bord de mer : tourisme, ports, pisciculture. Les méduses transportées par les courants peuvent s’accumuler près des côtes, obstruer les prises d’eau de centrales nucléaires comme à Gravelines (département du Nord), ou de stations de désalinisation en Israël. Il ne s’agit pas d’un “attroupement” volontaire. Les courants, influencés par vents et température, les poussent simplement vers le littoral. Il peut d’ailleurs y en avoir autant qu’il y a cinquante ou cent ans. Ce sont simplement les conditions océaniques du moment qui les ramènent vers certaines zones plutôt que d’autres.

LR&LP : Certaines espèces dominent-elles, ou observe-t-on aussi des déclins ?

Non, il n’y a pas une espèce dominante. Parmi les grandes méduses que l’on observe facilement – les scyphozoaires – on compte environ 200 espèces. Et une cinquantaine chez les cubozoaires. Chaque année, de nouvelles espèces sont découvertes. À côté de ces formes visibles, il existe une multitude d’hydroméduses, parfois minuscules – un quart de millimètre – ou au contraire très grandes, jusqu’à quarante mètres pour certaines.

Le spectre est immense, et leurs modes de vie tout aussi variés. Certaines restent en surface le jour parce qu’elles abritent des organismes photosynthétiques dans leurs tissus. D’autres descendent en profondeur pour bénéficier de températures plus fraîches et d’un métabolisme ralenti. Avant de remonter la nuit.

LR&LP : Dispose-t-on d’outils de mesure suffisamment fiables ?

Il y a des études, mais les outils restent limités. Nous ne sommes qu’une centaine de chercheurs dans le monde à nous consacrer à ces questions. Les progrès sont lents et la frustration réelle.

LR&LP : Le changement climatique pourrait-il favoriser certaines espèces de méduses ?

Il n’y a pas de preuves. En revanche, le réchauffement modifie les courants, ce qui peut influencer les échouages. Ce qui nous concerne, en réalité, ce sont surtout ces échouages massifs. Qu’il y ait d’énormes bancs de méduses au large n’a que peu d’importance tant que nous n’entrons pas en contact avec elles.

Le véritable enjeu apparaît lorsqu’elles interfèrent avec les activités humaines. Lorsqu’un banc vient s’échouer sur des cages d’aquaculture, par exemple, les impacts peuvent être significatifs.

LR&LP : Le public est-il de plus en plus hostile aux méduses ?

Une étude comparant la perception des moustiques et des méduses a montré que les méduses étaient beaucoup mieux tolérées. Les gens comprennent peu à peu que leur présence n’a rien de volontaire. Même s’il reste des progrès à faire, les perceptions évoluent.

LR&LP : Certaines méduses demeurent toutefois dangereuses…

Oui, dans l’arc Indo-Pacifique notamment. Certaines cuboméduses [au venin puissant, ndlr] sont mortelles, et provoquent chaque année des décès en Australie, en Thaïlande ou ailleurs. On y installe des filets anti-méduses sur les plages. Cela reste cependant très localisé.

Une piqûre de pélagie fait très mal, mieux vaut éviter de se baigner lorsqu’on sait qu’elles sont là. Et si vraiment la mer est impraticable, l’arrière-pays provençal est splendide : rien n’empêche d’aller y marcher.

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Joanna Blain

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