Dans le cadre du chantier de l’A69, deux centrales d’enrobé à chaud de bitume ont été installées le long du tracé. Elles provoquent l’inquiétude des riverains qui craignent des conséquences sur leur santé. Le concessionnaire Atosca n’a pas réussi à les rassurer.
Des centrales à bitume hyper polluantes
Depuis juin qu’elle a été autorisée à poursuivre les travaux de construction de l’autoroute Castres-Toulouse et en attendant le procès en appel sur la légalité même de ce chantier, le 11 décembre, l’entreprise Atosca met les bouchées doubles.
Elle vient d’installer deux usines d’enrobé à chaud de bitume qui ne fonctionneront pourtant à plein régime qu’à partir de janvier. Y sera fabriqué le béton bitumineux destiné au revêtement de la future autoroute.
Ces centrales à bitume sont des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). Depuis une dizaine d’années, on a observé une recrudescence des maladies auto-immunes et des cancers à proximité de ces installations, ce qui ne manque pas d’inquiéter les riverains des quelque 500 usines de ce genre en France.
Le 18 novembre, dans le Tarn, cinq représentants d’Atosca, le sous-préfet, la DREAL, INERIS (l’organisme d’État chargé du contrôle des émanations des usines, choisi par Atosca), l’ARS, des maires de Haute-Garonne et du Tarn, des représentants des écoles et des collectifs se sont réunis pour faire un point sur la mise en service des centrales de Puylaurens et de Villeneuve-lès-Lavaur.
Les fumées de matières polluantes chauffées à 320 °C toucheraient, d’après les mesures du collectif Lauragais sans bitume, 40 écoles soit 4293 élèves, 500 exploitations agricoles, 42 clubs sportifs.
En tête de liste des inquiétudes, la santé des enfants
Lors de la première réunion d’information organisée par Lauragais sans bitume, le 5 octobre 2023, les témoignages transmis par les habitants de Gragnague, à quelques kilomètres de là, ont fait « froid dans le dos » se souvient Coralie.
Les odeurs insupportables, les troubles du sommeil et maux de tête, les gênes respiratoires, la contamination éventuelle des productions locales, les gouttelettes noires sur le mobilier de jardin, les voitures, les terrasses, l’augmentation du nombre de poids lourds bruyants, les risques d’accidents et d’incendie, la perspective de baisse des prix de l’immobilier qui est un frein à un éventuel déménagement. Voilà ce qui a été listé.
Angoisse numéro un : les enfants. Anaïs* habite au Faget. Elle fait partie depuis le début du collectif RPI sans bitume (le RPI est le regroupement des écoles de 4 villages alentours). Elle a trois petits à l’école et c’est d’abord à eux qu’elle pense.
« Les enfants devront-ils être confinés ? Iront-ils en récréation alors que l’usine doit fonctionner de 8h à 20h ? Il n’y a rien de sûr. »
Ce qui l’est, c’est que les centrales d’enrobage rejettent des molécules de dioxyde de soufre (responsable des pluies acides), des composés organiques volatils, du benzène et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (les fameuses HAP), ces molécules cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques qui se retrouvent non seulement dans l’air, mais aussi dans l’eau.
D’après Marc R. de Lauragais sans bitume, la réunion d’hier était l’opportunité pour Atosca de dire qu’ils communiquent et mettent en place un plan de contrôle exceptionnel. Dans Le Parisien du 17.11, Martial Gerlinger, le directeur général d’Atosca parle d’un suivi « objectif, rigoureux et transparent dans l’intérêt des riverains et du territoire ».
Il avait déjà affirmé en 2023 à La Dépêche du Midi que les fumées qui s’échapperont des cheminées « sont de la vapeur d’eau. » Pourtant, relève Anaïs pour La Relève et La Peste, « mon allergologue m’a demandé si j’envisageais de déménager… »
Quitter leur maison, toutes les personnes que nous avons interrogées y ont réfléchi, mais entre le problème des moyens financiers nécessaires, la dépréciation de leurs biens, tout ce qui a été construit ou est en cours, elles ont renoncé. « Nous avons décidé de rester pour nous battre », dit Anaïs.

La centrale d’enrobage de NGE Routes près de Villeneuve-lès-Lavaur. Les opposants à ce projet affirment que le reprofilage de la N126 suffira pour les 6 000 véhicules prévus par jour et coûtera bien moins cher. L’autoroute A69 coûtera 512 millions d’euros (en euros 2018, hors inflation) pour 54 kilomètres. Toulouse. Villeneuve-lès-Laveur. France. 8 novembre 2025. Crédit : Alain Pitton
Une qualité de vie remise en question
Beaucoup redoutent également la pollution des productions agricoles. Maéva, par exemple, exerce l’activité de maraîchère en bio à Loubens-Lauragais. Elle surplombe la centrale de Villeneuve-lès-Lavaur, qui est à 1km à vol d’oiseau et se pose les mêmes questions que Maria, une voisine. Avec son mari, celle-ci s’est lancée dans une activité de verger en bio sur 6 ha.
« Depuis 2018, nous avons environ 140 arbres fruitiers, 255 oliviers. Je pense que la récolte 2026 sera à jeter. » Ils sont en conversion en ce moment. « L’organisme chargé de nous certifier, Calisud, est incapable de répondre à nos interrogations sur la validité d’un label bio alors que nous avons une usine d’enrobé à côté. » s’étonne-t-elle auprès de La Relève et La Peste.
Hier, Atosca affirmait que l’impact sur les terres agricoles est infime. Il est vrai que les mesures de sols sont très coûteuses.
En parallèle aux doutes, ce sont des observations bien concrètes d’altération de leur qualité de vie qui soulèvent la colère des habitants proches de ces usines. Nos interlocutrices font état du bruit perturbant, avant même la mise en service, avec la rotation des camions venus livrer les matières premières.
Les deux usines sont amenées à produire 500 000 tonnes de revêtement en un an, ce que Lauragais sans bitume traduit par 150 camions par jour, 6/7 jours. Maria parle aussi de la gêne visuelle avec un éclairage type projecteur.
« J’en ai 3 qui éclairent très fortement la maison jour et nuit. Je ferme mes volets de plus en plus tôt, c’est dur à supporter. » La personne d’Atosca venue constater cette pollution lumineuse est restée « sur son discours d’une future belle autoroute bordée d’arbres et apportant le bonheur tant attendu », ironise Maria. « Pour moi, prendre les gens pour des idiots, c’est leur manquer de respect. »
Un vent de résignation sinon de découragement souffle néanmoins chez les habitants faisant partie de l’un des 12 collectifs contre les usines d’enrobage. « J’ai été très investie », raconte Maéva pour La Relève et La Peste. « Mais l’épuisement m’a rattrapé au bout d’un an. »
Aujourd’hui, elle se rend occasionnellement à des manifestations mais elle a pris du recul. « Le maraîchage, et notre fille scolarisée au primaire ont été des moteurs pour s’investir dans la lutte, mais aussi des raisons d’arrêter. »
Elle n’est pas la seule. Maria, Coralie, Sabine ont décidé de lever le pied, tout en continuant à s’informer.
« Cette lutte nous prend beaucoup d’énergie, on ne se sent pas soutenus. On est même traités d’écoterroristes alors qu’on est seulement soucieux de notre cadre de vie, de notre santé et celle de nos enfants. Ça met un coup au moral ! », renchérit Anaïs auprès de La Relève et La Peste.
La défiance perdure
De son côté, Atosca se veut rassurant. Il existe un plan de surveillance de la qualité de l’air et les signalements par les riverains seront possibles dès l’entrée en service des usines. La DREAL Tarn a accepté que les contrôles soient effectués par INERIS2 dans le cadre de l’autocontrôle par l’opérateur des usines.
Mais hier à la réunion, les maires des villages n’ont pas été dupes : « Il y a 3 ans, vous nous aviez assurés qu’il y aurait peu d’impact, vous nous avez masqué la réalité ! », ont-ils accusé.
Les habitants critiquent par ailleurs la lenteur de la communication des résultats d’analyses. La DREAL a en effet expliqué que, si un chiffre est mauvais, les concernés ne le sauront que 15 jours après, le temps qu’une seconde mesure soit effectuée pour corroborer la précédente, sans toutefois suspendre la production entre-temps.
Marc rappelle qu’Atosca avait le choix entre deux protocoles de surveillance : celui d’INERIS avec des capteurs passifs (l’air les traverse) et 5 molécules surveillées ; celui de l’ATMO Occitanie, avec des capteurs actifs (qui aspirent l’air) et 21 molécules surveillées.
« Nous, on sait très bien que le protocole INERIS n’est pas le meilleur, même si on nous a annoncé hier qu’Atosca allait doubler les campagnes de vérification », précise-t-il pour La Relève et La Peste.
En attendant, Lauragais sans bitume a conçu et développé son propre capteur, le Zéphyr. Les 60 appareils disposés dans des endroits stratégiques devraient permettre de suivre en direct les pics de rejets nocifs. Car la défiance envers Atosca prévaut.
Sabine synthétise le sentiment général : « Avec la façon dont ils travaillent sur l’autoroute… j’ai des doutes sur ce qu’ils promettent. » Les manquements, les erreurs, les mensonges du constructeur ne plaident en effet pas pour un rétablissement de la confiance.
« On nous prend pour des débiles », s’agace Coralie. En ce moment, on se sent dans l’impasse, mais je veux garder espoir, pour mes enfants. A chaque fois, on s’est relevés. »
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