Ils n’y avaient jamais posé les sabots. Mais leurs aïeux, eux, peuplaient jadis ces plaines. En introduisant les chevaux de Przewalski en Espagne, Rewilding Spain parie sur le réensauvagement pour ranimer la nature, et l’économie locale.
Des chevaux utiles aux écosystèmes
C’est une première. Les chevaux de Przewalski, derniers vrais chevaux sauvages, galopent désormais sous le soleil espagnol. Certes, ils n’y avaient jamais vécu. Ces équidés ne sont pas les descendants de ceux qui vivaient ici jadis, mais leurs plus proches cousins encore vivants. Orchestré par l’organisation Rewilding Spain, leur retour s’inscrit dans un ambitieux projet de réensauvagement des Hautes Terres Ibériques.
“Notre objectif est de restaurer les processus naturels”, explique Pablo Schapira Pérez, biologiste et responsable de l’équipe des Hautes Terres Ibériques pour Rewilding Spain.
Dans cette région, marquée par l’exode rural, le retour des grands herbivores (chevaux, bovins, cervidés) redonne vie aux sols. Ils broutent, grattent, aèrent le sol… Et freinent les incendies.
“Autrefois, nos écosystèmes abritaient des chevaux sauvages, des aurochs, des bisons… Ces animaux jouaient un rôle essentiel. Ils consommaient la biomasse (herbes, feuilles, branches) et contrôlaient ainsi la croissance forestière”, explique Pablo Schapira Pérez à La Relève et la Peste.
“Quand ces animaux ont disparu, ils ont été remplacés par des bêtes domestiques”, poursuit Schapira Pérez. “Mais avec la dépopulation rurale, ces troupeaux ont aussi disparu”.
Résultat ? Une accumulation de biomasse et une croissance excessive des sous-bois. Ramener ces herbivores permet donc de maintenir des zones ouvertes, qui servent de barrières naturelles en cas d’incendie.

Crédit : Lidia Valverde / Rewilding Spain
Le dernier cheval sauvage
Découvert en 1879 par l’explorateur russe Nikolaï Prjevalski, le takh (de son nom mongol), semble tout droit surgir des peintures pariétales. Il est compact, robuste, avec un pelage bai clair. L’espèce revient de loin. Au XXe siècle, elle a frôlé l’extinction, ne survivant que grâce à quelques lignées gardées dans les zoos européens. On en dénombre à peine 3 000 aujourd’hui (vivant souvent dans des réserves ou en semi-liberté).
“Les chevaux de Przewalski représentent en fait le dernier véritable cheval sauvage existant”, souligne le biologiste.
On imagine volontiers les chevaux de Przewalski faits pour les steppes mongoles. En réalité, ces terres n’étaient qu’un refuge de survie.
“Ces chevaux ont été retrouvés en Mongolie, mais ce n’était pas parce que cet environnement leur convenait, c’était simplement une zone où les humains et le bétail n’avaient pas encore tout conquis”, explique le biologiste.
Les individus introduits en Espagne proviennent de France et de Hongrie. Deux pays aux milieux bien plus adaptés. Les études menées avec des biologistes et des experts ont confirmé la compatibilité du milieu.
À Villanueva de Alcorón (centre-est de l’Espagne), les chevaux vivent aujourd’hui en semi-liberté sur 800 hectares. Leur présence favorise le retour d’autres espèces, comme les cerfs ou les tauros, des bovins réensauvagés.
“Les cerfs, par exemple, évitaient certaines zones où l’herbe était trop haute. Maintenant que les chevaux la broutent, les cerfs reviennent”, note Schapira Pérez.

Des chevaux de Przewalski buvant à Villanueva de Alcorón – Crédit : Daniel Allen / Rewilding Europe
Un moteur pour l’économie locale
Ici, protéger une espèce n’est qu’un début. “Nous voulons que le réensauvagement bénéficie à la nature. Ainsi qu’aux populations locales”, rappelle le biologiste. Vingt emplois ont déjà été créés. Un chiffre considérable dans une région quasi désertée. “Certains employés ont même pu revenir vivre dans leurs villages grâce à ce projet”, note-t-il avec fierté.
L’initiative a aussi dynamisé l’écotourisme. Treize opérateurs touristiques organisent aujourd’hui des séjours et des observations sur le site. Pour autant, la législation espagnole ne reconnaît pas encore le statut de cheval sauvage.
“Juridiquement, ils sont considérés comme du bétail. Nous en sommes responsables”, rappelle Schapira Pérez. Chaque animal est pucé et fait l’objet d’un suivi vétérinaire. “Nous ne les nourrissons pas, ils se débrouillent seuls. Mais nous assurons un monitoring écologique pour évaluer leur santé et leur impact sur la végétation”.

Crédit : Lidia Valverde / Rewilding Spain
L’ambition de Rewilding Spain dépasse largement ce projet. L’organisation agit sur l’ensemble de la péninsule pour promouvoir des modèles de gestion plus durables.
“Nous développons une nouvelle approche avec les propriétés privées, souvent d’anciennes zones de chasse”, explique Schapira Pérez. “Nous les aidons à passer de la chasse intensive à des modèles basés sur le réensauvagement, en leur montrant que c’est rentable”.
Sur le modèle du domaine anglais de Knepp Wildland, pionnier du réensauvagement, Rewilding Spain veut prouver qu’écologie et développement local peuvent aller de pair. Leur objectif ? Réensauvager 50 000 hectares d’ici 2030.
“Notre démarche ne consiste pas à recréer le passé, mais à s’en inspirer pour aider la nature à retrouver un nouvel équilibre”, conclut Pablo Schapira Pérez. “Cela doit aussi bénéficier aux populations locales. C’est la seule façon d’assurer un soutien durable à long terme”.
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