Une équipe de scientifiques s’est penchée sur un mystérieux phénomène : des orques en train d’apporter des proies aux humains, et guetter nos réactions. Dans une étude, ils décryptent ces « actes de gentillesse déroutants » et la façon dont ils pourraient créer un pont entre deux mondes.
Les cadeaux des orques aux humains
Ingrid Visser est une biologiste marine néo-zélandaise spécialiste des cétacés, et plus particulièrement des orques (Orcinus orca) qu’elle étudie depuis 30 ans. La première fois qu’un épaulard lui a tendu un poisson, elle en a été « absolument époustouflée ».
« Et lorsque cela m’est arrivé une seconde fois, j’ai su qu’il ne s’agissait pas d’une coïncidence » raconte-t-elle pour La Relève et La Peste.
De l’autre côté du globe, une anecdote similaire est arrivée à Jared Towers, directeur exécutif de Bay Cetology, une équipe canadienne de biologistes marins basée à Alert Bay, en Colombie-Britannique, au Canada. Une jeune orque lui a apporté un oiseau de mer mort, attendant de voir sa réaction avant de finalement l’avaler à nouveau. Quelques années plus tard, c’est un bébé phoque fraîchement tué qu’une autre femelle a apporté jusqu’à son bateau.
Pour tenter de comprendre les raisons de ces comportements, Jared Towers, Vanessa Prigollini et Ingrid Visser ont enquêté sur les cas observés dans les quatre océans du monde. Les résultats de leur étude ont été publiés le 30 juin 2025 dans le « Journal of Comparative Psychology ».
Ils ont trouvé 34 cas d’épaulards présentant de la nourriture aux humains entre 2004 et 2024. Dans 11 évènements (32 %), les personnes se trouvaient dans l’eau avec les orques, dans 21 situations (62 %), elles se trouvaient sur des navires et dans les 2 cas restants (6 %), elles se trouvaient sur le rivage.
« Afin de nous assurer qu’il s’agissait bien d’un comportement intentionnel, nous n’avons retenu que les situations où les orques ont nagé plus de 15 mètres pour déposer une offrande aux humains », précise Ingrid Visser pour La Relève et La Peste.
Ingrid Visser – Orca Research Trust
Les « cadeaux » proposés n’ont pas tous pu être identifiés, mais comprenaient six espèces de poissons, cinq espèces de mammifères, trois invertébrés, deux espèces d’oiseaux, un reptile et une algue. Comme les humains approchés étaient des scientifiques, qui ne tentaient pas d’établir le contact avec les orques, ils ont presque toujours ignoré la nourriture.
Les humains ne l’ont prise que quatre fois et, dans trois de ces cas, ils l’ont rejetée à l’eau par la suite. Parfois les orques ont récupéré la nourriture pour la manger eux-mêmes avec leur famille. Certains cétacés l’ont tout simplement abandonnée, tandis que d’autres ont même tenté de la redonner aux humains.
« Le plus extraordinaire, c’est que les orques ont toujours d’abord attendu une réaction des humains avant de récupérer la nourriture », s’enthousiasme Ingrid Visser. « Cela veut dire qu’ils pensaient aux humains et à ce que serait notre réponse. Ces animaux franchissaient la ligne entre deux mondes. »
Reste donc à comprendre quel est le but des imposants cétacés avec ces offrandes bien particulières.
Les humains, sujets d’étude des orques
Contrairement à tous les autres cétacés, certaines populations d’épaulards tuent des espèces plus grandes qu’elles et disposent alors de plus de nourriture qu’elles ne peuvent en consommer. Animal éminemment social, l’orque est connu pour partager sa nourriture avec les membres de son clan, dit « pod » en anglais.
Les scientifiques ont exploré plusieurs hypothèses. Celle d’un jeu paraît peu probable étant donné que les proies étaient apportées par des orques de tout âge, y compris par les mâles connus pour être moins curieux que les femelles ou les juvéniles.
Celle, plus sinistre, où les orques tenteraient d’attirer les humains avec des proies pour les piéger paraît également irréaliste. D’une part parce qu’il n’a jamais été observé d’orque sauvage et libre tuant un humain. Et d’autre part, parce que la plupart du temps, les orques mangeaient finalement eux-mêmes la nourriture, « un peu comme on le ferait après avoir passé un plat à un de nos invités qui l’aurait refusé » s’amuse Ingrid Visser.
Pour l’auteur principal de l’étude, Jared Towers : « Ces actes de gentillesse déroutants pourraient être représentatifs d’un altruisme généralisé interspécifique. Ce comportement pourrait constituer l’un des premiers témoignages d’un prédateur sauvage utilisant intentionnellement des proies et d’autres objets pour explorer directement le comportement humain, et ainsi mettre en évidence la convergence évolutive de l’intellect entre les humains et les orques ».
Concrètement, étant donné qu’ils peuvent se permettre de partager leur nourriture, les orques saisiraient cette opportunité pour interagir avec les humains et ainsi en apprendre plus sur nous. Avec leur cerveau énorme dont une zone entière est consacrée à l’empathie, c’est « la théorie de l’esprit » (de l’anglais theory of mind) que les orques viennent bouleverser.
En sciences cognitives, la théorie de l’esprit désigne l’aptitude permettant à un individu d’attribuer des états mentaux inobservables (ex. : intention, désir, sentiment, conviction…) à soi-même ou à d’autres individus.
« Ces scientifiques ont rassemblé une série de cas où des orques vivant en liberté ont démontré leur « théorie de l’esprit », c’est-à-dire que leur esprit comprend que les humains ont aussi un esprit. Les psychologues ont souvent insisté sur le fait que la « théorie de l’esprit » n’appartient qu’aux humains. Les orques nous montrent le contraire », a réagi le Dr Carl Safina, écologiste et auteur primé
Pour autant, ces dizaines de cas sont trop peu nombreux, par rapport aux centaines d’heures passées à l’eau avec les orques, pour conclure à une tendance généralisée chez les cétacés. Surtout, Ingrid Visser et ces collègues recommandent au grand public de ne pas accepter les cadeaux des orques si cela leur arrivait.
« Nous recommandons clairement aux humains de ne pas se saisir des cadeaux car nous ne voulons pas qu’une orque ou un humain soit blessé. Quand un animal de 5 à 9 tonnes joue avec un objet, il peut être cassé par maladresse. Et nous ne souhaitons pas que les orques finissent par devenir des boucs émissaires en cas d’accidents » avertit Ingrid Visser
Les auteurs de l’étude espèrent que leurs premières conclusions amèneront d’autres scientifiques et personnes en mer à partager leurs observations si une expérience similaire se reproduit. Comprendre plus en détail l’intention des orques pourrait ouvrir des perspectives énormes sur notre relation au peuple de l’océan.
« Quand j’ai commencé à étudier les orques il y a plus de 30 ans, je n’aurais jamais pu imaginé tout ce que j’allais vivre et découvrir, raconte Ingrid Visser pour La Relève et La Peste. Avec les nouveaux moyens technologiques à disposition, comme les caméras sous-marines autonomes et l’identification acoustique, je suis convaincue que nous allons faire des découvertes majeures dans les prochaines années qui nous permettront de mieux les préserver »
La biologiste aguerrie a beaucoup d’espoir sur la nouvelle génération de chercheurs pour affiner notre compréhension des modes de vie des cétacés et d’adapter nos modes de vie à leurs besoins.
« Nous devons apprendre à coexister harmonieusement avec eux. Ces offrandes de proie indiquent qu’ils sont peut-être prêts à faire la même chose pour nous », conclut Ingrid avec espoir.
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