Trading de haute fréquence : la justice est aveugle aux lois de la finance

113 microsecondes. C’est la vitesse estimée à laquelle une opération financière peut être réalisée grâce au trading de haute fréquence. A ce rythme, les opérations peuvent s’enchainer à une cadence effrénée et permettre la manipulation des marchés financiers tout en restant invisible. De peur d’engranger une désertion des acteurs financiers, la justice reste aujourd’hui encore […]
26 juillet 2017 - Auguste Bergot
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113 microsecondes. C’est la vitesse estimée à laquelle une opération financière peut être réalisée grâce au trading de haute fréquence. A ce rythme, les opérations peuvent s’enchainer à une cadence effrénée et permettre la manipulation des marchés financiers tout en restant invisible. De peur d’engranger une désertion des acteurs financiers, la justice reste aujourd’hui encore largement aveugle à ces fraudes qui pourraient mettre en péril l’économie réelle.

Pour les acteurs du marché financier, l’adage « le temps c’est de l’argent » est tout sauf une métaphore. L’enjeu de la réduction des délais pour réaliser une transaction est absolument central. Pour repousser les limites de nos capacités humaines, les courtiers et traders disposent désormais d’un ensemble d’outils qu’on nomme le trading de haute fréquence. Chaque seconde, des milliards d’informations sont envoyées par des algorithmes qui évaluent et spéculent sur des intervalles de temps qui avoisinent la vitesse de la lumière.

D’après l’Autorité des marchés financiers (AMF), le trading à haute fréquence représente 30 à 35% des transactions réalisées en Europe selon les estimations de marché, et entre 50 et 60% des transactions réalisées aux Etats-Unis. Après un âge d’or post-crash boursier de 2008, qui a permis au trading haute fréquence de générer au total des bénéfices d’environ 7,2 milliards de dollars (chiffres pour l’année 2009, d’après Le Monde), ces derniers ont chuté ces dernières années (1,8 milliard en 2012) face à la démocratisation du procédé.

Pourtant les transactions à haute fréquence restent largement présentes sur les marchés financiers et ne sont pas sans contenir une part de risque. Ces risques sont la conséquence directe des manipulations du marché permises par cette technologie avancée. Grâce à la vitesse à laquelle ces algorithmes traitent des informations et envoient des ordres d’initiation ou d’exécution, il est possible d’altérer l’information sur l’économie réelle pour en dévier la trajectoire ou l’amplifier.

Ainsi, le « quote stuffing » consiste à envoyer des milliers d’ordres contradictoires ou illogiques pour forcer la concurrence à les analyser et donc leur faire perdre du temps (là où chaque microseconde est importante, ça vaut son pesant d’or). De même, le « spoofing » consiste à faire illusoirement gonfler un marché en envoyant massivement des ordres d’achat d’actions pour attirer d’autres transactions concurrentes, avant de supprimer tous les ordres d’achat… Avec ce procédé du « spoofing », les algorithmes font gonfler un marché alors même qu’il n’existe aucune réalité économique derrière ; or on connait les conséquences dramatiques qu’ont pu avoir la création de bulles financières.

Et en effet, si l’on peut craindre à raison le trading à haute fréquence, c’est parce qu’il a déjà été responsable de micro-crash boursiers qui sont passés inaperçus. Dans leur ouvrage Krach machine : comment les traders à haute fréquence menacent de faire sauter la Bourse, Frédéric Lelièvre et Françoise Pilet relatent les fiascos de l’introduction en Bourse de la plateforme électronique BATS et de Facebook :

« Après 1,5 seconde de cotation, le cours de cette plateforme électronique tournée en grande partie vers les traders à haute fréquence ne valait que 0,002 cent contre 15,25 dollars 1 500 millisecondes plus tôt, à cause d’un algorithme. L’introduction en Bourse fut finalement annulée. En mai ce fut le tour de Facebook. Au moment où le réseau social cherchait de nouveaux amis actionnaires en entrant en Bourse, la cotation a d’abord été retardée de 30 minutes, puis est devenue erratique après un deuxième black-out de 17 secondes, mettant en cause une averse d’ordres et une infrastructure boursière débordée… »

Plus impressionnant peut-être, le 6 mai 2010 a eu lieu le crash le plus important et le plus rapide de la bourse mondiale. En l’espace de dix minutes seulement, l’indice du Dow Jones a chuté de 9,2%, entrainant la perte de 1 000 milliards de dollars sur les marchés, avant de remonter à près de 7%. Plus récemment, le 23 avril 2013, le compte de l’Associated Press avait été piraté et annonçait aux quelques 2 millions d’abonnés twitter que Barack Obama avait été blessé lors d’un attentat. Or, les algorithmes de trading à haute fréquence, réagissant aux mots clefs sur les réseaux sociaux (« explosions », « Obama », « Maison Blanche »), ont immédiatement transféré d’énormes volumes de capitaux, conduisant à une perte de 136 milliards de dollars sur le marché de Wall Street en seulement trois minutes, avant que celui-ci ne se rétablisse.

Si ce « flash crash » ne semble pas avoir eu de conséquences (ou alors elles ont été tues) sur l’économie réelle, on imagine bien qu’avec des algorithmes manipulant par pure spéculation des volumes énormes en des laps de temps minimes, si les algorithmes s’emballent, l’homme ne pourra rien faire pour les arrêter puisqu’il les a justement créés pour dépasser ses propres capacités. Et alors ce sera une nouvelle ère de crise économique sans précédent, dont nous pâtirons, par la faute du jeu dangereux auquel se prêtent les courtiers.

Dans le chapitre consacré au trading de haute fréquence du livre-journal de La Relève et la Peste, Jean-François Gayraud évoque des « crimes parfaits » pour désigner ces opérations intraçables par les organismes de surveillance financière. Selon lui :

« Il n’est pas impossible que le trading de haute fréquence soit en train de créer un espace digital sans lois ni régulations effectives. »

Et en effet, la justice est bien démunie face à ces nouvelles techniques de manipulation frauduleuse des marchés. Déjà Jean-Pierre Jouyet, président de l’AMF estimait « qu’il était quasiment impossible de démontrer d’éventuelles manipulations de cours liées au High Frequency Trading du fait de sa structure opaque et des manques de données durablement exploitables via le carnet d’ordres. »

La solution envisageable pour endiguer ce phénomène serait alors de taxer les transactions réalisées sur ce modèle, pour les prendre, non pas de vitesse, mais de court. Un amendement visant justement à taxer ces transactions avait été voté par le Sénat français en 2011 mais avait rejeté par Valérie Pécresse, alors membre du gouvernement de François Fillon. Au niveau européen, les directives MiFID II et MiFIR, censées encadrer ces pratiques ont repoussé leur date de mise en œuvre à janvier 2018. Ces directives prévoient notamment d’obliger à ce que les ordres soient valides pendant au moins 500 millisecondes, empêchant ainsi les procédés tels que le spoofing de prendre des dimensions trop importantes. Si le phénomène commence à être reconnu par la justice sur le Vieux Continent, les Etats-Unis à l’inverse – qui sont, rappelons-le le principal foyer de ces ordinateurs boursiers – restent loin de prendre des mesures significatives.

Finissons sur ces mots de Jean-François Gayraud qui dresse le tableau de la réalité qu’implique l’essor du trading à haute fréquence :

« L’impunité pénale assez généralisée de la finance criminelle fait système et se révèle en cohérence avec le nouvel ordre des élites dont elle est à la fois la cause et la conséquence, celui de véritables ploutocraties qui sait organiser son invisibilité judiciaire, plus encore que n’importe quel autre type d’oligarchie. »

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