Procès des décrocheurs de portraits : répression des opposants politiques et atteinte à la liberté de la presse

Leur action a lancé le coup d’envoi d’une grande campagne de décrochage de portraits dans toute la France avec 130 portraits décrochés à ce jour. L’objectif : dénoncer le non-respect du gouvernement français à l’accord de Paris de rester sous +2 °C voire +1,5 °C de réchauffement global. Les émissions de gaz à effet de serre du pays sont à la hausse depuis 2015.
13 septembre 2019 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Partout en France, des activistes non-violents sont allés décrocher les portraits d’Emmanuel Macron des mairies pour protester symboliquement contre l’inaction du gouvernement face à l’urgence climatique et sociale. Le 11 septembre a eu lieu le procès de 8 d’entre eux, ainsi que du vidéaste Vincent Verzat qui avait filmé une des actions, pour « vol en réunion ». Cet épisode judiciaire est un reflet de l’autoritarisme de plus en plus marqué du gouvernement français.

Répression des opposants politiques

Après avoir marché, signé des pétitions et tenté de dialoguer avec le gouvernement, les militants pour le climat ont investi les mairies pour une action de désobéissance civile. Les 21 et 28 février derniers, des membres d’ANV-COP21 sont allés décrocher les portraits d’Emmanuel Macron dans les mairies du 5ème, 4ème et 3ème arrondissements de Paris. Leur action a lancé le coup d’envoi d’une grande campagne de décrochage de portraits dans toute la France avec 130 portraits décrochés à ce jour. L’objectif : dénoncer le non-respect du gouvernement français à l’accord de Paris de rester sous +2 °C voire +1,5 °C de réchauffement global. Les émissions de gaz à effet de serre du pays sont à la hausse depuis 2015. 

Crédit photo : Viktor Poisson / Hans Lucas

Quelques jours plus tard, ils sont convoqués au commissariat et mis en garde à vue. Ils ont passé une dizaine d’heures en cellule : photo, empreintes digitales, ADN et auditions de chacune des personnes interpellées. Finalement, le parquet a pris la décision de les faire comparaître devant la justice ce 11 septembre pour vol en réunion, un délit pour lequel la peine maximale encourue est de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.

La rapidité du procès témoigne, pour les activistes, de la volonté du gouvernement d’étouffer ses opposants politiques.

« Depuis trois ans qu’on a créé ANV-COP21, on n’avait jamais fait l’objet d’une répression aussi forte : 17 procès dans toute la France, 57 personnes qui comparaissent devant la justice, plus de 90 personnes mises en garde à vue pour un cumul d’environ 900 heures. Certains ont été menottés à la sortie du travail devant leurs collègues, d’autres ont été récupérés à leur domicile par la police à 6h du matin devant leurs enfants : il s’agit clairement pour nous d’une répression politique. » a témoigné l’activiste Marion Esnault pour Le Média

Le mouvement ANV-COP21 se caractérise par une stratégie de désobéissance civile non-violente, qui ne touche pas l’intégrité physique ou morale des personnes, à l’image de cette opération de décrochage de portraits. Pourtant, le préfet de Paris a délivré une interdiction préfectorale le matin du procès pour interdire le public de se rassembler en signe de soutien devant le tribunal. Cette décision n’a pas empêché des centaines de personnes d’accompagner les 9 prévenus au Tribunal de Grande Instance de Paris.

Lors de l’audience de droit commun, certaines questions posées par la juge témoignaient du caractère purement politique des accusations. Comme l’a rapporté le live-tweet du procès par la journaliste Laure-Anne Cholez, la juge a ainsi demandé : « Vous portiez un Gilet Jaune est-ce un signe d’allégeance à un autre mouvement du même nom ? ». Emma Chevallier, l’une des activistes ayant décroché un portrait a tout simplement répondu « Nous portons des Gilets Jaunes floqués Anv-Cop21 depuis 2015 ».

Cette question est loin d’être anodine, au regard de la répression policière violente qu’a subi le mouvement gilet jaune lors des différents actes. On peut d’ailleurs se demander le rapport entre l’objet du procès, à savoir un vol en réunion pour un tableau, et « l’allégeance » à un mouvement social contestataire à la politique du gouvernement. La peine demandée aurait-elle été plus sévère si des gilets jaunes avaient participé à l’action symbolique ?

Atteinte à la liberté de la presse

De la même façon, c’est bien pour ses potentielles revendications politiques que Vincent Verzat, le fondateur de la chaîne YouTube Partager c’est Sympa, s’est retrouvé sur le banc des accusés. Le vidéaste justifiait d’un ordre de mission de Médiapart pour couvrir l’événement, en qualité de journaliste. Lors du procès, le procureur lui a demandé : « Sur une légende vous dites : on va rentrer là. N’est-ce pas un début de revendication ? ». Vincent Verzat a répondu : « Je suis un journaliste de terrain, j’embarque l’audience avec moi. »

Le journaliste Rémy Buisine était d’ailleurs là en qualité de témoin, puisque lui aussi a couvert le décrochage de portrait pour la chaîne Brut. Rémy Buisine n’a pas été inquiété car il détient une carte de presse. Durant son témoignage, il a rappelé que les journalistes qui « couvrent les manifs sans l’avoir risquent plus de se retrouver au tribunal » alors que « la profession de journaliste n’est pas règlementée par la carte de presse. »

Le Syndicat National des Journalistes avait vivement protesté lorsqu’un journaliste du Maine-Libre et un correspondant local de presse d’Ouest-France ont été convoqués à la gendarmerie pour son reportage une action de décrochage de portrait présidentiel dans la mairie de Rouillon. Le SNJ avait dénoncé une entrave à la liberté d’informer. De la même façon, l’avocate de la défense a rappelé que, depuis la ZAD de NDDL, on peut observer une atteinte de plus en plus grande à la liberté de la presse, particulièrement lorsqu’il s’agit de couvrir des mouvements sociaux.

Vincent Verzat, Pauline Boyer, Etienne Coubard, Cecile Marchand, Felix Veve, Emma Chevallier, Marion Esnault, Thomas Galtier et Alma Dufour – Crédit photo : JULIETTE AVICE / Hans Lucas via AFP

Le journaliste David Dufresne a ainsi recensé 62 signalements de violences policières contre des journalistes. Le photojournaliste Gaspard Glanz avait même reçu l’interdiction de couvrir les manifestations des gilets jaunes !

En voulant assimiler les journalistes à des militants, on pourrait croire que le gouvernement français essaie de décrédibiliser leur travail. Faute de moyens, de nombreux médias ne peuvent plus envoyer leurs journalistes sur le terrain et se contentent de relayer les dépêches des agences de presse ce qui crée une uniformisation de l’information. Le travail des journalistes de terrain est donc primordial, et doit être fermement défendu. Les médias libres et indépendants ont un rôle de contre-pouvoir face à un Etat tout-puissant. Il est donc parfaitement logique les journalistes aient un regard critique sur la politique menée par le gouvernement.

Pour le « vol en réunion » d’un tableau valant moins de 10€, le procureur a requis 1 000 euros d’amende avec 500€ de sursis pour chacun des prévenus, activistes et vidéaste. Le jugement est mis en délibéré et sera rendu le 16 octobre à 9 heures à la 33e chambre du tribunal de Paris. Dans sa dernière plaidoirie, le maître Alexandre Faro a cité George Bernanos : « il faut beaucoup d’indiscipline pour faire un peuple libre ».

Crédit photo à la une : JULIETTE AVICE / Hans Lucas via AFP

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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