« Paradise Papers » : les artisans de la misère sociale pointés du doigt

Ce dimanche, le Consortium international des journalistes a révélé les premiers éléments de la fuite géante de 13,4 millions de documents concernant notamment le cabinet international d’avocats, Appleby, situé aux Bermudes. On y découvre que la reine d’Angleterre Elisabeth II, le secrétaire du Commerce des Etats-Unis Wilbur Ross et le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, le […]
6 novembre 2017 - Auguste Bergot
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Ce dimanche, le Consortium international des journalistes a révélé les premiers éléments de la fuite géante de 13,4 millions de documents concernant notamment le cabinet international d’avocats, Appleby, situé aux Bermudes. On y découvre que la reine d’Angleterre Elisabeth II, le secrétaire du Commerce des Etats-Unis Wilbur Ross et le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, le trésorier libéral du Canada Stephen Bronfman, Madonna, Bono ou encore Nike, Uber et Apple sont en tête d’affiche de ce nouveau scandale sur les paradis fiscaux.

Depuis les OffshoreLeaks en 2013, nous recevons chaque année avec une pieuse humilité des nouvelles du paradis, comme un merveilleux message qui nous rappelle que, oui il existe bien des dieux au-dessus des lois de ce monde. En véritables prophètes, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) associé à 95 médias partenaires internationaux, nous donnent des clefs de compréhension pour tenter de saisir ces mystères modernes.

En effet, il est difficile de saisir comment se fait-il que ceux-là même qui se présentent comme les grands moralistes de notre temps, qui sont les bâtisseurs de nos sociétés, ces politiques et hommes d’affaire qui nous enseignent sans relâche les vertus du travail et du sacrifice de soi, comment se fait-il que ces mêmes personnes s’exemptent de ce qu’ils nous préconisent ? Il y a 80 ans, Henry Morgenthau, le ministre des Finances de Franklin D. Roosevelt disait fort justement :

« Les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée, trop de citoyens veulent la civilisation au rabais. »

Crédits : Ilias Bartolini (Flickr)

Toutefois, dire « trop de citoyens » semble abusif. En réalité, il aurait été plus juste de dire « 1% des citoyens veulent la civilisation au rabais », les 99% restants payent leurs impôts. En tout, l’évasion et la fraude fiscales coûtent près de 60 à 80 milliards d’euros par an à la France, soit environ 6 fois le montant du « trou de la Sécu ». En Europe on arrive à près de 1000 milliards d’euros par an, là où son budget total dépassait à peine 162 milliards d’euros en 2015. Toutes ces sommes volatiles sont autant de manques à gagner pour les dépenses publiques, que ce soit dans les pays développés ou dans les pays en développement (où la situation est plus critique encore : un rapport de CFDT-Terre solidaire souligne que le montant de l’évasion fiscale, de près de 250 milliards d’euros par an, est six fois supérieur au financement qui serait nécessaire pour éradiquer la faim dans ces mêmes pays…).

Crédits : Oxfam

Ceci étant dit, on peut désormais s’intéresser aux premières personnalités et entreprises qui ont été pointées du doigt par le Consortium. C’est pour l’instant les informations concernant le célèbre cabinet Appleby qui ont fuité et ont été reprises par les médias. Ce genre de cabinets ne fait pas de la fraude fiscale à proprement parler, il essaie en revanche d’exploiter au mieux les différents agencements juridiques afin d’optimiser la fiscalité des particuliers ou des entreprises. Il agit donc dans la légalité, ou plutôt agit justement là où il existe un flou juridique.

Parmi les gros clients dont les noms sont apparus dimanche, on découvre que la reine d’Angleterre aurait investi des millions de livres pour des compagnies de médicament ou de prêts à des particuliers qui ont transité par des sociétés offshore. Plus troublant, le secrétaire d’Etat américain au commerce Wilbur Ross aurait eu recours à une chaine de sociétés écrans aux Iles Caïmans pour maintenir une participation au capital dans Navigator Holdings, une société de transport maritime dont les plus gros clients sont le beau-fils de Vladimir Poutine et un homme d’affaire russe. De nouvelles révélations qui risquent de remettre la question de l’ingérence russe dans les affaires politiques américaines. Le président du financement de la campagne de Justin Trudeau, Stephen Bronfman, aurait lui aussi échappé aux taxations canadiennes en déplaçant des millions de dollars dans des trusts aux îles Caïmans. Un comble quand on sait que le Parti libéral canadien défend un projet pour lutter contre la fraude fiscale.

En réponse aux révélations, Appleby a publié un communiqué sur son site, où on retrouve la défense traditionnelle du respect de la vie privée (qui vaut bien le sacrifice de l’intérêt public n’est-ce pas ?) :

« Notre firme n’a pas été l’objet d’une fuite mais d’une attaque informatique illégale. […] La cybercriminalité est un énorme problème pour les individus et les entreprises autour du monde, et nous pensons que ni les politiciens, ni les journalistes ne devraient l’encourager en faisant référence aux informations volées de cette façon, à moins que ce ne soit absolument nécessaire pour débattre de sujet d’intérêt public majeur. En l’occurrence, ce n’est simplement pas le cas, et nous pensons que le piratage doit être condamné pour l’acte criminel qu’il est, et que la nature privée des informations doit être respectée. »

Ce n’est pour l’instant qu’un premier cru des révélations qui vont s’enchaîner toute la semaine. Ce que montrent bien ces nouvelles révélations, qui font suite aux Lux Leaks, Panama Papers et autres, c’est que l’évasion fiscale n’est pas tant une « anomalie du système » qu’une de ses composantes naturelles. Elle est un rouage essentiel de la mondialisation et un outil accessible seulement aux multinationales et grandes fortunes.

Derrière les belles promesses de nos gouvernements on découvre que ceux-ci sont en réalité intimement liés aux protagonistes de cette évasion fiscale organisée et qu’ils n’ont certainement aucun intérêt à vouloir que celle-ci ne finisse. Bien qu’il ne s’agisse cette fois pas de fraude fiscale, nous devons rappeler à ces sociétés que la légalité de ces pratiques n’en fonde nullement la légitimité, que le profit de quelques-uns ne se fait que sur le dos de la misère du plus grand nombre et que ce ne sont pas les lanceurs d’alerte qu’il faut juger mais bien ces artisans de l’injustice sociale.

Retrouvez l’article de Christian Chavagneux sur l’évasion fiscale dans notre Livre-journal n°1

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6 novembre 2017 - Auguste Bergot
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