Nestlé veut s’accaparer la nappe phréatique de Vittel

Derrière cette situation se trouve un vrai enjeu de société : l’eau doit-elle être gérée comme un bien commun, destiné à subvenir aux besoins vitaux d’une population, ou comme une marchandise permettant d’enrichir un acteur privé ?
15 juin 2018 - Laurie Debove
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La paisible commune de Vittel, dans les Vosges, est en train de devenir le théâtre d’un enjeu de société primordial : l’accès à l’eau. Nestlé Waters, qui vend de l’eau en bouteille, utilise la même nappe phréatique que les habitants. Ces dernières années, le niveau de la nappe a baissé de façon alarmante. Pour la préserver, les autorités locales proposent d’aller chercher plus loin l’eau pour la population, alors que Nestlé Waters pourra continuer à se servir dans la nappe.

L’eau, une ressource à préserver

La nappe phréatique s’appelle aquifère des Grès du Tris inférieur (GTI). Bien qu’elle s’étende sur une très grande surface, la partie concernée par les besoins des habitants et entreprises de Vittel est un réservoir d’eau isolé, entre 200 et 300 mètres d’envergure, à 100 mètres de profondeur. Quasiment imperméables, les parois de roche autour la protègent des pollutions, mais rendent aussi son renouvellement naturel extrêmement lent. À force de prélèvements, elle est aujourd’hui menacée d’épuisement.

Ménages, agriculture, tourisme, collectifs et industriels se partagent la ressource, avec plus ou moins d’équité. Les industriels, Nestlé Waters (29 %) et la Fromagerie de l’Ermitage (18 %), représentent à eux seuls 47 % des usages de la source. Pourtant, le comité technique de l’étude chargée de trouver des solutions au problème part du postulat que les industriels n’ont pas à limiter leurs prélèvements pour économiser la ressource, au motif de l’attractivité économique qu’ils représentent pour le territoire.

Ce postulat a été arbitré par le préfet sans même faire l’objet d’un débat au sein de la Commission Locale de l’Eau (CLE), chargée de trouver une solution à la menace d’épuisement de la nappe d’eau.

La journaliste Lorène Lavocat, dans un article paru sur Reporterre, explique bien la genèse de l’emprise de Nestlé Waters dans la région. L’entreprise y a même créé une filiale nommée Agrivair, spécialisée dans le rachat de terres agricoles pour limiter la pollution de la nappe. Plus inquiétant, son reportage révèle les dessous du conflit d’intérêts de Bernard Pruvost, longtemps cadre dirigeant pour Nestlé International, et dans le même temps Président pour la Vigie de l’Eau, organisme chargé d’animer la CLE dont la présidente était l’épouse de Bernard, Claudie Pruvost.

La période pendant laquelle ces fonctions étaient imbriquées correspond à l’émission d’avis favorables pour Nestlé Waters par la CLE. Les associations de défense de l’environnement siégeant à la CLE ont depuis lancé une enquête pour mettre les choses au clair.

Le mal serait-il déjà fait ? Pas un des quatre scenarii qui doivent être étudiés début juillet par la CLE ne comprend la nécessité pour les industriels de limiter leurs prélèvements d’eau. Pourtant, l’embouteillage et la vente d’eau crée un gaspillage lié au process et aux traitements effectués pour que cette « eau minérale naturelle » rentre dans les critères de potabilité (élimination de fer – manganèse et arsenic en excès…). Résultat, en 2015, pour 1L d’eau mis en bouteille Nestlé Waters en a utilisé 1,72 ! Et cela sans compter toute la ressource d’eau utilisée pour la fabrication des bouteilles en plastique.

L’eau : bien commun ou marchandise ?

Jean-François Fleck, Président des Vosges Nature Environnement, explique que d’autres solutions existent, en plus de l’arrêt de l’exploitation de la nappe par Nestlé, comme la rénovation des réseaux qui fuitent et gaspillent beaucoup d’eau. Mais cette solution est considérée comme trop longue à mettre en place et chère par rapport aux objectifs de rééquilibrage de la nappe. L’Etat doit en effet remplir les critères de vigilance imposés par l’Union Européenne d’ici 2021.

Pour cet écologiste, l’impact économique négatif que pourrait engendrer des économies d’eau des industriels est une fausse excuse.

« Plus Nestlé embouteille, plus les emplois diminuent. Que Nestlé arrête de puiser dans cette source ou pas ne change rien : les emplois vont continuer à baisser. »

De fait, bien que Nestlé Waters ait augmenté la production de bouteilles d’eau de façon impressionnante, le nombre d’employés a lui diminué de 4 500 en 1975 à 900 aujourd’hui, notamment à cause de l’automatisation dans les chaînes de production.

Alors que le débat se tenait jusque-là dans le cercle restreint des 45 membres de la CLE, les associations de défense de l’environnement et des consommateurs ont décidé d’informer les habitants de ce qu’il se trame derrière leurs canalisations.

Ces associations, dont Vosges Nature Environnement, accusent le scénario de « substitution » (aller chercher l’eau plus loin) d’être illégal au regard de la loi sur l’eau de 2006 qui précise que «la priorité d’usage doit aller à l’alimentation en eau potable des populations».

Derrière cette situation se trouve un vrai enjeu de société : l’eau doit-elle être gérée comme un bien commun, destiné à subvenir aux besoins vitaux d’une population, ou comme une marchandise permettant d’enrichir un acteur privé ?

« Deux réunions publiques viennent d’être organisées où Vosges Nature Environnement a exposé le problème. Les citoyens ont été unanimes : on ne peut pas aborder cette question-là par rapport à l’aspect de l’emploi, mais essentiellement par rapport au futur de la ressource eau qui est vitale pour la population. Les élus et services de l’Etat sont donc complètement en décalage avec les aspirations des habitants. » Jean-François Fleck

Ce qui se passe à Vittel rappelle des situations similaires dans d’autres parties du monde. En effet, Nestlé Waters n’en est pas à son coup d’essai. A Lahore, les pakistanais ont servi de marché test pour sa marque Pure Life, une eau en bouteille « purifiée et enrichie en minéraux ». Aux Etats-Unis, c’est le Maine qui attire les convoitises de l’entreprise.

Dans certaines régions du monde, l’eau est déjà un désastre sanitaire : 36 000 personnes meurent chaque jour par manque d’eau ou ingestion d’eau contaminée, 1,5 milliard de gens n’ont pas accès à l’eau et ce chiffre atteindra en 2025 les deux-tiers de la population mondiale selon une estimation de l’OMS ! Ces chiffres sont des estimations qui ne peuvent pas prendre en compte le véritable impact du changement climatique sur nos réserves d’eau potable, faute de données fiables.

Alors que l’eau potable est maintenant connue sous le nom « d’or bleu », du fait de sa rareté de plus en plus grande, peut-on continuer à laisser quelques entreprises s’en emparer pour leurs profits personnels ? Pour les habitants de Vittel, la réponse est claire : c’est non. Les citoyens sont prêts à se mobiliser pour préserver leur ressource, prochaine étape le 3 juillet lors de la réunion de la CLE pour choisir un scénario.

15 juin 2018 - Laurie Debove
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