Les Mokens : peuple de la mer menacé par la surpêche et le tourisme de masse

Peuple semi-nomade de la mer vivant entre la Thaïlande et la Birmanie, les Mokens sont aujourd’hui menacés par la surpêche, le tourisme de masse et les promoteurs immobiliers qui les exproprient. Environ 3 000 d’entre eux vivent sur les côtes de la Birmanie, et 800 sur celles de la Thaïlande. Leur absence de citoyenneté les […]
15 septembre 2017 - Timothee Dury
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Peuple semi-nomade de la mer vivant entre la Thaïlande et la Birmanie, les Mokens sont aujourd’hui menacés par la surpêche, le tourisme de masse et les promoteurs immobiliers qui les exproprient. Environ 3 000 d’entre eux vivent sur les côtes de la Birmanie, et 800 sur celles de la Thaïlande. Leur absence de citoyenneté les rend vulnérables à tous les abus dont l’humain est capable…

Une vie sur, pour et de la mer

Ces populations auraient émigré du sud de la Chine il y a environ 4 000 ans pour venir s’installer principalement dans l’archipel des Mergui, en mer d’Andaman, un archipel revendiqué à la fois par la Birmanie et la Thaïlande.

On les qualifie de semi-nomades parce que traditionnellement, ils vivaient dans des maisons sur pilotis pendant la saison des moussons, soit de mai à octobre, et le reste de l’année, passaient leur temps sur des embarcations qu’ils construisaient eux-mêmes, les kabangs. L’anthropologue Jacques Ivanoff nous rapporte ce proverbe moken : « Si un jeune homme est capable de construire un bateau, de fabriquer des rames ou des voiles, s’il sait comment utiliser la lance pour harponner les tortues, alors je lui donnerai ma fille. Dans le cas contraire, je ne permettrai jamais à ma fille de s’en aller ». Outre l’image d’un patriarcat tenace, ce proverbe a l’avantage de montrer l’importance de la mer pour ce peuple qui vit essentiellement de la pêche.

L’anthropologue Narumon Anurotai, de l’université Chulalongkorn explique que l’attachement de ce peuple à la mer est profondément spirituel. Fondée sur toute une culture orale, la transmission des connaissances sur les vents, les courants, la nage, se perd petit à petit.

Anna Gislen, une scientifique de l’université de Lund, en Suède, a beaucoup étudié les capacités visuelles extraordinaires des enfants mokens. En effet, ils bénéficient d’une grande acuité, même sous l’eau, grâce à des propriétés d’adaptation de leur cristallin et de contraction de leur pupille. En bref, ils ne voient pas flou sous l’eau ! Anna Gislen a aussi comparé ces capacités avec celles d’enfants européens, déterminant que l’entrainement permettait à ces derniers d’atteindre une certaine acuité mais pas d’éviter les irritations, auxquelles les enfants mokens ne sont pas sujets. Une très belle vidéo de la BBC résume ces découvertes. C’est toutefois une aptitude qui disparaît avec l’âge.

L’ironie est cruelle : ce sont les étrangers qui, aujourd’hui, apprennent parfois à nager aux enfants mokens !

Sédentarisation et perte d’identité culturelle

C’est une connaissance fine de la mer et de ses coutumes qui a permis aux Mokens d’échapper au tsunami de 2004. La vague qui mange les gens, le la-boon, est pour eux une manifestation de la colère des esprits ancestraux, et avant qu’elle n’arrive, la mer se retire. Quand la mer s’est retirée avant le tsunami, les Mokens y ont vu un mauvais présage et ont gagné les hauteurs. C’est Salama Kla-Talay, un homme de 71 ans, le plus vieux du village de Surin-Thai, au sud de la Thaïlande, qui a donné l’alerte.

Mais les kabangs n’ont pas été épargnés par la catastrophe.

Le tsunami a poussé beaucoup de Mokens à la sédentarisation. La création de parcs nationaux a paradoxalement empêché le retour du style de vie traditionnel des Mokens : la coupe des arbres étant réglementée, ils ne pouvaient plus construire leurs embarcations. Les îles Surin sont par exemple devenues parc national en 1981. De part et d’autre de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande sont également créés des parcs maritimes et des zones touristiques qui limitent leurs déplacements.

Un article du Bangkok Post relate l’histoire de Liya Pramongkit, une sage-femme qui a connu le basculement entre la vie sur les kabangs et la sédentarisation. Ce qui s’est passé dans son village nous donne une bonne représentation de la stupidité occasionnelle, pour ne pas dire récurrente, des missions humanitaires qui ne prennent pas le temps d’étudier les croyances et les coutumes des populations locales avant d’agir. Les aides du gouvernement se sont résumées à la construction d’habitations sur pilotis, et au don d’embarcations en métal, tout à fait contraire au mode de vie des Mokens, puisque désertées de tout esprit maritime qui soit !

Les restrictions imposées sur la pêche contribuent aussi à faire disparaître le mode de vie nomade de ce peuple de la mer. C’est ce que confie Kar Shar, un chef de village, dans une vidéo publiée par Brut nature.

Crédits : BRUT Nature

Racisme et discriminations

Human Rights Watch, l’ONG de défense des droits de l’Homme, dénonce la situation extrêmement précaire des Mokens. Ces derniers étant apatrides (ils n’ont ni la citoyenneté birmane, ni la citoyenneté thaïlandaise), le durcissement des lois en matière d’immigration ne peut que leur nuire. C’est pourquoi il faut à tout prix se départir de l’image folklorique et exotique que nous pouvons avoir de ce peuple et nous rendre compte qu’il s’agit avant tout d’un problème humain et politique, avec les douleurs et les traumatismes qu’il entraîne.

Dans cet article, des Mokens témoignent des violences qu’ils subissent de la part de l’armée birmane par exemple. En Thaïlande, c’est des restrictions sur la pêche et la coupe du bois dont ils souffrent particulièrement, des restrictions qui leur sont inadaptées puisque leur mode de vie semi-nomade implique la rotation des zones exploitées, c’est-à-dire l’exact inverse de leur exploitation intensive.

Du fait de leur impuissance politique et civique, les Mokens sont vulnérables et cette vulnérabilité est exploitée afin de leur faire réaliser des travaux dangereux ou illégaux comme la pêche à la dynamite. Et ne parlons pas des expropriations forcées dont beaucoup témoignent…

Il est impératif que les gouvernements birman et thaïlandais prennent des mesures afin de créer un statut et une réglementation adaptés à la culture moken. Et au minimum qu’ils respectent la Déclaration des Nations Unies sur les droits des autochtones.

En attendant, si vous avez envie d’en connaître davantage sur ce peuple de la mer et les dangers qui le menacent, ou même d’aider à leur reconnaissance internationale, vous pouvez visiter le site internet de Project Moken, une organisation non lucrative dont le but est de « préserver la vie maritime unique des Mokens, et la sagesse ancienne qui y est contenue ». Vous y trouverez documentaires, articles, moyens d’ajouter votre pierre à l’édifice…

Crédits : Mohd Khairil Majid via Shutterstock // Pinterest // Survival International

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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