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Ce maire applique depuis 1989, une démocratie participative dans son village

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Jo Spiegel, maire de la commune de Kingersheim depuis 1989, est un ardent défenseur de la démocratie participative et de la co-construction citoyenne des actions politiques. Il détaille ses méthodes, réflexions et expériences sur sa conception du processus démocratique dans son nouveau livre Et si on prenait – enfin ! – les électeurs au sérieux.

Ancien professeur d’éducation physique et sportive, Jo Spiegel est élu maire de la commune de Kingersheim dans le Haut-Rhin en 1989, et continue aujourd’hui d’exercer sa fonction. Depuis lors, il défend la pratique d’une démocratie véritablement participative et délibérative impliquant à la fois habitants et élus dans les décisions qui touchent à la gestion de la politique locale, et nourrit une réflexion critique sur la démocratie représentative telle qu’elle existe actuellement. Il avait d’ailleurs fait parler de lui en 2014 en refusant de recevoir le titre de chevalier de la Légion d’Honneur : « C’est d’abord dans la critique sans concession d’une démocratie en panne et d’un système à bout de souffle que je puise une part de ma décision. Alors que le fossé ne cesse de se creuser entre les représentants et les représentés, entre le haut et le bas, entre ceux qui sont promus et ceux qui ne le sont pas, tout ce qui fait distinction alimente le discrédit et renforce la crise de la démocratie-régime. » De même, toujours dans sa démarche critique, il avait démissionné du Parti Socialiste en 2015, dénonçant une « officine de conquête du pouvoir » et plaidant qu’il le faisait « pour être plus libre ». Il arrive aujourd’hui à son cinquième et dernier mandat après avoir été réélu en 2014 avec 60% des suffrages.

Paru le 24 janvier aux éditions des Temps Modernes, son livre Et si on prenait – enfin ! – les électeurs au sérieux présente le cheminement à la fois intellectuel et concret qu’il a suivi pour donner vie à la démocratie participative dans sa ville. Présentant sous la forme de dialogues aussi bien ses échecs que ses succès, ses doutes que ses convictions, son livre est autant un manifeste engagé en faveur de cette forme politique qu’une boîte à outils tirant les conclusions des expériences politiques empiriques qu’il a pu mener pendant ses 27 années de mayorat.

Il raconte alors les différentes étapes qui ont mené à la construction de la démocratie participative à Kingersheim. Pour ouvrir la participation et diversifier les profils des habitants locaux qui participent aux réunions publiques (de manière générale une large majorité de retraités), Jo Spiegel avait entamé en 1998 un porte-à-porte dans toute sa commune. L’objectif était de mieux cerner les besoins et les attentes des habitants en leur soumettant un questionnaire et en prenant le temps de discuter avec eux. Pourtant, seulement 42% répondent et il se rend compte que les réponses vont globalement contre ses propres projets ou convictions. En effet, les habitants rejetaient la construction de logements sociaux supplémentaires, alors que Jo Spiegel souhaitait favoriser la mixité sociale, et étaient en faveur d’une baisse du prix de l’eau, alors qu’elle impliquait une diminution de la qualité de l’eau et des réseaux d’acheminement. Cette première confrontation frontale avec les attentes réelles des habitants a toutefois permis à Jo Spiegel de voir qu’avant de considérer un intérêt général plus ou moins abstrait, il était nécessaire de se confronter au terrain, pour pouvoir « élever le débat » et construire non pas pour mais avec les premiers concernés.

C’est donc dans cette dynamique que Jo Spiegel n’a cessé d’œuvrer en faveur d’une réappropriation par les habitants des processus démocratiques. Il a ainsi mis fin aux inaugurations des structures publiques par les élus pour en faire des « temps d’appropriation » par les citoyens, a mis au point un système de tirage au sort pour les jobs d’été étudiants délivrés par la mairie, a mis en place en 2004 les Etats Généraux Permanents de la Démocratie, a créé récemment des conseils participatifs où sont élaborés les grandes décisions relatives à la commune constitués à 40 % de volontaire, 40 % de citoyens tirés au sort et 20 % de personnes directement concernées par le projet en débat et a fait construire en 2006 une Maison de la citoyenneté, lieu de débat, d’élaboration et de discussion citoyens.

« C’est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal, même si le cordonnier est l’expert qui est le meilleur juge pour savoir comment y remédier. […] Une classe d’experts est inévitablement si éloignée de l’intérêt commun qu’elle devient nécessairement une classe avec des intérêts particuliers et un savoir privé – ce qui, sur des matières qui concernent la société, revient à un non-savoir ».

Selon lui, le principal obstacle que connaît la démocratie française aujourd’hui vient du fait de la rupture quasi radicale entre trois cultures politiques : celle de l’indignation, de l’utopie et de la régulation. Si ces trois postures sont pour lui nécessaires au processus démocratique, elles doivent coopérer, agir ensemble et non pas continuer à s’ignorer ou s’affronter. De plus, la crise démocratique est aussi selon lui une crise des pensées, une crise du mode même de représentation globale de notre société, à savoir l’idée de la délégation du pouvoir à un maire-magicien répondant à la demande des habitants-consommateurs. Fondamentalement convaincu que la démocratie ne pourra (re)naître que par l’intelligence collective, sa pensée fait écho au philosophe John Dewey qui nous invitait déjà en 1927 à réfléchir sur la fonction du représentant politique : « C’est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal, même si le cordonnier est l’expert qui est le meilleur juge pour savoir comment y remédier. […] Une classe d’experts est inévitablement si éloignée de l’intérêt commun qu’elle devient nécessairement une classe avec des intérêts particuliers et un savoir privé – ce qui, sur des matières qui concernent la société, revient à un non-savoir ».

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