Dans les Alpes de Maurienne et de Belledonne, la lutte contre la ligne grande vitesse Lyon-Turin ne s'épuise pas à mesure que les travaux se poursuivent. Entre terres agricoles bientôt expropriées et tarissement des sources d'eau, les habitants et quelques élus s'organisent afin que la lutte locale devienne un mouvement national.
« La pépinière a été une porte d’entrée dans la lutte, aujourd’hui on se bat plutôt contre ce projet inutile aux coûts colossaux », regrette Anthony Guilloud auprès de La Relève et La Peste. En 2021, après huit mois de recherche, accompagné par la commune, il parvient à installer son exploitation agricole à Détrier. Aujourd’hui, une descenderie d’accès à un tunnel de la ligne grande vitesse, qui devrait être mise en service en 2033, est prévue sur son terrain.
Lors de la visite, on lui souffle le projet du Lyon-Turin dont le tracé passe sur les lieux. « Cela faisait dix ans qu’on n’en entendait plus parler, cela ne nous a pas inquiété », raconte-il pour La Relève et La Peste.
Il aura fallu à Anthony quelques réunions publiques et la mobilisation des habitants de la vallée de la Maurienne, où les chantiers sont déjà en cours, pour prendre conscience « du projet hors norme ». Sa pépinière est devenue politique. « Notre vie est aujourd’hui rythmée par le Lyon-Turin. On ne peut pas être paysan et ne pas s’opposer à ce projet qui n’est pas le monde qu’on veut », défend Anthony.
Financé entièrement par la France, l’Italie et l’Union Européenne, les 270 kilomètres du Lyon-Turin, dont les coûts sont estimés à 30 milliards d’euros, traverseront huit tunnels creusés dans les Alpes françaises et italiennes. Fin 2024, seulement 1 milliard d’euros avait été dépensé, attestant de la lente avancée de la transalpine, opérée par Telt.
Pourtant, une ligne réhabilitée en 2012 mais aujourd’hui peu exploitée relie déjà les deux villes en sillonnant à travers les montagnes. Un non-sens autant qu’un désastre écologique selon les habitants des villages savoyards concernés.
Travaux sur Villarodin-Bourget, février 2024 © Belledonne a sa voix
Terres artificialisées et sources d’eau « siphonnées »
À Détrier, 5 hectares de terres agricoles et 17 hectares de forêts sont menacés par les chantiers. « Notre territoire ne percevra que les impacts du Lyon-Turin », observe Alain Sibué, le maire de la commune, en poste depuis 2014. « Des zones humides, sur lesquelles se trouverait le triton alpestre, pourraient être détruites », ajoute-il.
La Confédération paysanne estime par ailleurs que 1 500 hectares de terres fertiles seraient artificialisés pour la création d’infrastructures annexes aux chantiers : plateformes de stockage, voies d’accès…
Le maire de Détrier s’inquiète également du « siphonnage » des lieux de captage d’eau, à l’instar de villages de Maurienne. À plusieurs reprises, les fontaines de Villarodin-Bourget ont arrêté de couler, et en 2019, le niveau d’eau d’une poche souterraine a baissé de 150 mètres.
« En 2025, on ne peut plus jouer avec l’eau et les terres fertiles », maintient Alain Sibué pour La Relève et La Peste.
Zone de travaux pour création d’une descenderie à Villarodin-Bourget, février 2024 © Belledonne a sa voix
En Maurienne, des terrains déjà expropriés et des habitants lassés par les chantiers
« En 2015, ma scierie et ma maison ont été expropriés », raconte Max Milliex, habitant de Villargondran, situé au cœur de la Maurienne. S’il n’a pour autant pas quitté sa commune, il s’émeut de la voir se transformer à mesure que progressent les travaux.
« La boulangerie était l’âme du village, on s’y croisait tous », regrette-il alors que celle-ci a été démolie pour permettre le chantier.
Chaque jour, près de 80 camions effectuent des rotations, amenant alors poussières et nuisances sonores pour les habitants. À Saint-Jean-de-Maurienne, 11 kilomètres de murs ont été dressés pour stocker les déblais : « Le Lyon-Turin a changé la physionomie de la vallée, ce n’est plus qu’une grande carrière », ajoute Max.
La victoire écologique d’annulation des chantiers de l’A69 a cependant donné un nouveau souffle à la lutte locale. « Même les grands projets peuvent basculer », espère Liliane, qui vit dans la vallée depuis 40 ans.
« À Détrier, la lutte contre le Lyon-Turin est festive et brasse plusieurs générations. En Maurienne, les habitants ont le chantier sous les yeux, c’est triste et c’est dur », conclut Anthony Guilloud, pépinièriste et engagé dans l’association.
Régulièrement, l’association Belledonne a sa voix organise des navettes entre les villages où les travaux sont entamés et ceux encore épargnés afin d’informer les habitants des impacts en cours et à venir et encourager la mobilisation.