Français, les mauvais élèves du confinement

Faire appel à la responsabilité de chacun en tant que partie d’un tout, agir pour protéger les autres, c’est faire appel à un muscle qui s’est depuis longtemps atrophié.
19 mars 2020 - Sarah Roubato
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Depuis mardi, des mesures coercitives de sanctions financières ont été mises en place pour empêcher les Français de sortir sans raison essentielle et sans avoir signé l’attestation sur l’honneur. On peut toujours s’insurger et crier à la dérive autoritaire de l’État, mais devant les scènes sur les quais, dans les parcs et dans les épiceries auxquelles nous avons assistés, on ne peut que se demander quel autre moyen pour obliger les Français à respecter des règles.

Pourquoi autant de résistance, là où d’autres pays y parviennent semble-t-il beaucoup plus facilement ? On s’interroge beaucoup sur le fait que les Français n’ont pas pris la mesure de l’épidémie. Est-ce uniquement une question de manque d’information ?

Certes il ne faut pas oublier que 71% des moins de 31 ans s’informent uniquement sur les réseaux sociaux. L’information y est donc filtrée par les algorithmes qui favorisent l’entre-soi et les fausses informations, et non par un traitement journalistique. Mais cela ne suffit pas à expliquer le décalage avec d’autres pays.

Tout d’abord, dans toutes société occidentale moderne, l’individualisme prédomine. Faire appel à la responsabilité de chacun en tant que partie d’un tout, agir pour protéger les autres, c’est faire appel à un muscle qui s’est depuis longtemps atrophié. Car tout, dans nos sociétés, est fait pour encourager la quête permanente de l’intérêt et du plaisir individuels.

Si on agite un intérêt collectif ou une raison au-dessus de la sacro-sainte liberté individuelle, alors on crie au déni de liberté et à l’autoritarisme.

L’individu consommateur voit le monde par le prisme de son accès à ce qui l’attire – plaisirs, pouvoir, bien-être, etc. La conscience que son geste impacte le reste du monde, de la société, est très difficile à activer. Il ne s’agit pas d’envier le modèle japonais de l’individu entièrement sacrifié au service de l’entreprise, ou de la Corée du Nord où l’individu n’est qu’un rouage pour faire fonctionner un système (sommes-nous bien différents après tout ?). 

Mais on peut se demander s’il n’y a pas un équilibre à retrouver entre le respect de notre liberté individuelle, et la participation de l’individu au bien commun. Mais il y a encore quelque chose…

Les Français n’ont pas l’air de comprendre que la liberté s’accompagne d’une grande responsabilité, en l’occurrence pour la santé et la vie de nos proches et des autres.

Courrier International relaye cet article d’une journaliste polonaise résidant à Paris, choquée du comportements des Parisiens qui sortaient ce weekend :

« les Parisiens se sont précipités samedi dans les restaurants pour savourer la vie encore un peu une dernière fois, bavarder, boire du vin, rigoler entre amis, et sans doute s’infecter mutuellement »

Quand on regarde la manière dont les consignes sont respectées non seulement évidemment en Asie, mais aussi dans d’autres pays européens, on comprend que les Français ont un rapport particulier à l’autorité et aux règles.

Ainsi, on trouve à Paris les gens qui foncent dans le wagon dès que le signal retentit, alors même que le prochain train est dans 2 minutes. Qui a fréquenté les métros de Barcelone, Londres, Bruxelles, du Québec ou encore de Tokyo savent que c’est là une particularité bien française.

À Bruxelles, on ne composte pas son ticket, on passe directement, mais on peut être contrôlé. Inimaginable en France. Au Québec, on attend le bus en file qui permet à chacun d’entrer dans le bus par ordre d’arrivée. Les récentes grèves des transports nous ont rappelé que les Français étaient bien capables de se bousculer et de se taper dessus pour rentrer dans un bus.

Crédit : Kristina Tripkovic

Une enquête Pisa datant de 2015 montrait que sur les 72 pays de l’OCDE, la France était le dernier en terme de discipline. Le Japon est le premier, on ne s’en étonne pas. Pourtant, on ne note pas un rejet plus important des disciplines enseignées ni des relations plus détériorées que dans d’autres pays avec les enseignants. La cause est donc culturelle.

Mais qu’ont les Français avec le respect des règles ? Sans doute une histoire faite de révolutions et de renversements violents des systèmes qui, trop vite avalée, permet de confondre la transgression avec un certain héroïsme.

Une tenancière de bar parisien réagissait pour le New York Times à la réaction des Parisiens :

« En France, si vous dites aux gens de rester chez eux, ils iront dans les bars pour célébrer le confinement ! Tant qu’ils n’ont pas de réelles contraintes ils feront ce qu’ils veulent »

Il y a peut-être une explication liée à nos institutions : la France est un pays centralisé, avec un État fort, et la tradition monarchique perdure. Les gens attendent beaucoup de l’État, que ce soit des aides, des interventions, de la protection, mais aussi du coup, les interdictions.

L’incapacité à s’auto-discipliner est nourrie par le fait de devoir toujours attendre « de là-haut » que la figure d’autorité leur dise quoi faire.

Sur France Inter ce mardi, Camille Chaize, porte-parole du ministère de l’Intérieur et commissaire de police, a dû répondre à une question des auditeurs qui revenait souvent : combien de points de contrôle pour vérifier que les gens respectent le confinement et ne sortent que pour des déplacements nécessaires, où seront-ils, les voitures seront-elles aussi contrôlées ?

Des questions dont on peut se demander quelles sont la motivation, si ce n’est de pouvoir évaluer comment passer entre les mailles. De quoi désespérer, ou bien, puisque nous avons le temps, prendre ce temps avec nos ados, avec nos adultes, d’en parler.

Pour faire comprendre que nos actions ont un impact sur les autres. Non seulement pour passer à travers cette crise, mais aussi à travers toutes celles à venir. Et pourquoi pas, semer les graines d’un individu qui n’aura pas besoin de menaces financières, d’arrêtés et de consignes pour appliquer le bon sens.

19 mars 2020 - Sarah Roubato
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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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