La télévision aurait-elle endormi les consciences humaines ?

On l'a considérée comme condamnée par l’invention d’Internet, enterrée par le développement de la vidéo à la demande (VOD), mais la télévision fait de la résistance.
11 octobre 2018 - La Relève et La Peste
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Malgré l’avènement récent de nouveaux médias, portés par Internet, la télévision reste encore aujourd’hui la reine des salons. Inventé en 1926, puis porté aux nues comme un symbole du confort moderne lors des Trente Glorieuses, le petit écran occupe une grande partie de nos vies. Pourtant, après des décennies de consommation généralisée de contenu télévisuel, les nombreuses tares de ce mythique appareil se confirment.

Cette star, le petit écran

On l’a dite condamnée par l’invention d’Internet, enterrée par le développement de la vidéo à la demande (VOD), mais la télévision fait de la résistance. En 2014, malgré une nette tendance au recul, la consommation moyenne de télévision en France était de 3h41 par jour (avec une croissance de la part occupée par les contenus en différé, ou « replay »). Un rapide calcul permet de convertir de chiffre en environ 12 ans passés devant la télévision dans une vie de 80 ans — même si, de toute évidence, les 3h41 ne sont pas toujours activement passées à regarder l’écran. « L’étrange lucarne n’est pas près de s’éteindre », remarque poétiquement Le Monde dans un baromètre consacré à la question.

Crédit Photo : Tina Rataj-Berard

Pendant toutes ces années occupées à trôner dans les salons de l’essentiel de la population (en 2007, on comptait en moyenne 1,8 téléviseur par foyer en France), la télévision a été une aubaine pour tous les communicants (qu’ils soient politiques ou commerciaux) ; elle a donc aussi fait l’objet d’études approfondies par les inquiets du pouvoir qu’elle représentait. Instinctivement, la lumière hypnotique du téléviseur et le flux continu d’informations qu’il véhicule a en effet de quoi inquiéter.

Les méfaits de la télé

Les études sur la question sont extrêmement contestées, manquant souvent de rigueur ou d’objectivité. On citera cependant les travaux du neurologue Michel Desmurget, qui indique que la télévision, en tant qu’objet (c’est-à-dire indépendamment du contenu qu’elle véhicule), est indiscutablement corrélée (sans qu’on puisse en faire la cause explicite) à certains troubles de la vie quotidienne : dans un livre intitulé TV Lobotomie, il cite ainsi des troubles du sommeil et de la concentration.

Les effets néfastes du visionnage de la télévision sont particulièrement observés chez l’enfant, contribuant au surpoids (hausse de 5% de l’indice de masse corporelle entre 2 et 4 ans en cas de consommation excessive de télévision) et à l’échec scolaire. Même laissée en bruit de fond, et même branchée sur des programmes éducatifs dédiés aux enfants, la télévision capte toute l’activité du cerveau des jeunes, qui est en pleine construction ; épuisé, celui-ci ne se développe pas de façon optimale. Ainsi, une étude de 2008 a mis en évidence une réduction de 25 % des moments d’attention intense chez les enfants passant simplement une heure par jour à jouer dans une pièce où leurs parents regardaient la télévision.

Crédit Photo : Frank Okay

Une étude allemande, datant de 2006, est particulièrement éloquente : demandant systématiquement à ses patients de lui « dessiner un bonhomme », le pédiatre allemand Peter Winterstein a constaté que chez les enfants consommant beaucoup de télévision, les représentations étaient généralement plus approximatives (bonshommes bâtons, sans détails) et comportaient sporadiquement des membres déformés ou amputés.

Canal privilégié de la publicité

Plus spécifiquement, et en-dehors du champ de l’enfance, la télévision a été largement condamnée comme un vecteur de manipulation par la publicité. En France, l’éveil de l’opinion sur la question a été cristallisé en 2004 par la remarque de Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1 : « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». Par cette phrase, Le Lay a projeté sur le devant de la scène les méthodes des publicitaires pour utiliser l’attention bien spécifique des téléspectateurs à des fins de profit.

Contrairement au très jeune enfant, qui consacre à la télévision toute son attention (ce qui l’épuise), l’adulte regarde généralement la télévision (et en particulier les publicités) dans un état de veille. Cette attention particulière, de « faible implication », a été théorisée par Herbert Krugman : « pendant les messages publicitaires (…) l’information est retenue de manière aléatoire, et seule la répétition permet de s’assurer que le téléspectateur retiendra au minimum le nom de la marque ». Pas son attitude passive, comme hypnotisé par l’écran, le consommateur de télévision est une sorte d’éponge au message publicitaire, dépourvu des filtres habituels de l’entendement (esprit critique, croyances, intentions).

« Pendant les messages publicitaires (…) l’information est retenue de manière aléatoire, et seule la répétition permet de s’assurer que le téléspectateur retiendra au minimum le nom de la marque ».

Cette utilisation de la vulnérabilité du téléspectateur a parfois été qualifiée de « lavage de cerveau » ; si elle évoque en effet des méthodes très violentes (on pense notamment à la scène du film Orange Mécanique, où le héros est attaché, paupières tenues ouvertes, devant un écran), elle reste une simple exploitation de l’état de veille induit par les images constamment animées et la lumière artificielle du téléviseur : au spectateur d’être responsable. La chose est plus problématique dans le cas des jeunes, et notamment des enfants à partir de 6 ans.

L’exposition à des spots publicitaires peut formater leurs goûts (un bon produit devient un produit à la publicité fréquente sur les ondes, et non au goût plaisant), et occulter leur esprit critique : « le temps passé devant la télévision, c’est tout simplement du temps en moins pour être confronté à plus d’opportunités d’apprentissages », explique le psychologue Jérôme Lichtlé.

Chez l’adulte, les effets directement néfastes sur le cerveau sont donc relatifs. Pour éviter la manipulation, le consommateur responsable doit bien choisir ses contenus, et éviter de s’installer devant son téléviseur pour passer le temps ; au contraire, la consommation de la télévision doit être active, stimulante, similaire à la lecture d’un livre. Pourtant, à un niveau à la fois plus inconscient et plus large (à l’échelle de l’humanité), la télévision pourrait avoir profondément changé notre manière de raisonner, de travailler, de réfléchir.

La révolution ne sera pas télévisée

Grand théoricien des médias, le canadien Herbert Marshall McLuhan (1911-1980) est connu pour une phrase iconique : « le message, c’est le médium ». Ayant vécu au moment de l’avènement du cinéma et la télévision, il a voulu dire par là que sur le long terme, c’est n’est pas le contenu véhiculé par un média donné qui est à retenir, mais le média lui-même. En pratique, cela signifie que les médias, indépendamment du contenu qu’ils diffusent, contrôlent « l’échelle et la forme des actions et associations humaines » (en deux mots, les comportements et la société).

Prenant l’exemple du journal télévisé, il illustre la théorie de la façon suivante : quand une famille apprend au dîner par la télévision qu’un crime a été commis, le message essentiel n’est pas le fait divers, mais le changement dans l’opinion publique permis par la diffusion de ce message dans toutes les cuisines américaines.

En extrapolant ce mécanisme, on peut dire que les normes, les valeurs, les habitudes et les traditions d’une société sont façonnées par les médias qui la traversent (avec en tête de ligne la télévision). Les effets peuvent bien sûr être bénéfiques sur des consommateurs éveillés (ouverture sur le monde, stimulation de l’esprit critique), mais ils peuvent également être néfastes. Penchant plutôt du deuxième côté de la balance, le philosophe Bernard Stiegler dénonce ainsi la « télécratie » qui aurait remplacé notre démocratie. Selon lui, l’omnipotence des médias de masse auraient transformé la politique ; celle-ci aurait cédé à l’immédiat, au direct, au recours systématique au sondage qui caractérise les médias, provoquant par la suite une désagrégation du lien social.

La télévision influe également notre fonctionnement en tant qu’individus. De la même façon qu’Internet est en train de changer nos habitudes de travail et de pensée (on travaille plus vite, de façon moins approfondie, comme « un gars sur Jet Ski », pour reprendre les mots de l’écrivain Nicholas Carr), la télévision a pesé sur le développement de toute une génération, la rendant moins attentive, plus susceptible de « zapper » d’un contenu à l’autre.

Tout, pour autant, n’est pas perdu ; tout d’abord parce que la télévision est un médium en voie de disparition, peu à peu remplacé par des contenus au fonctionnement similaire, mais beaucoup moins aléatoires (sur Internet, on choisit ce que l’on consomme) ; ensuite, parce qu’il suffit d’être informé pour résister aux changements induits par la télévision (en gardant un œil critique sur les médias et les contenus) ; enfin, parce que le changement dans notre façon de penser n’est pas forcément négatif : comme pendant des milliers d’années auparavant, nous évoluons avec notre environnement – là où nous perdons peut-être en profondeur d’analyse, nous pouvons gagner en diversité de points de vue.

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