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Keny Arkana « Aujourd’hui, on a envie d’être debout. Ma lutte, elle est humaine »

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Rappeuse militante de 33 ans, souvent qualifiée d’altermondialiste, Keny Arkana nous a reçu dans les studios de Because Music. Elle nous parle de son dernier EP, « Etat d’Urgence », dans lequel s’alternent les dénonciations de la violence, de la guerre et les appels à l’amour. Portrait d’une rappeuse qui prône la bienveillance.

L’urgence d’écrire face à  « la violence » et au « communautarisme »

Lorsqu’on lui demande si c’était pour elle une urgence d’écrire face à cet « Etat d’urgence », l’artiste nuance tout de suite : elle n’écrit pas contre l’état d’urgence, ses abus et ses scandales. Elle n’est pas là pour mettre le feu aux poudres, au contraire : « Cet EP j’aurais pu l’appeler l’hymne à la paix. Je l’ai écrit suite aux événements de novembre, un peu dans cette urgence d’humanité. Toutes ces lois ultra sécuritaires poussent à la haine des uns des autres, au communautarisme : plein de choses qui me font personnellement un peu peur. J’ai parfois l’impression que le gouvernement instrumentalise tout pour nous pousser à la guerre civile. Et il se trouve que la France a ce terreau là. Tu vois, j’ai peur que demain, ce ne soit pas une révolution, mais une guerre civile ».

Et c’est ce qui pousse Keny Arkana à réagir : dénonciatrice, elle s’indigne de la violence quotidienne qui s’insinue dans nos vies, de « la violence des gens, même sur internet, la violence des commentaires, etc. Tu te dis « Putain mais où on va quoi ! ». Loin d’un dualisme manichéen, elle sait voir les bons et mauvais comportements de chaque camp. Choquée, elle dénonce à la fois les « bien fait ! » qui pleuvent sur des vidéos de violence policière, mais aussi les « tous à morts » envoyés aux flics. « Moi, ma lutte elle est humaine. Et ce n’est pas binaire comme ça. Y a des humains qui sont encore humains dans les camps adverses, et puis t ‘as des gens soit disant dans notre camp qui seront les premiers à être injustes, violents, méchants gratuitement ».

« L’hymne à la paix » : « une urgence d’humanité »

Face à cette escalade de la violence, Keny Arkana prône l’amour, la paix. Pour elle, « tout part de blessures, c’est la problématique de l’humain (qui) est coupé de lui-même. L’inhumanité, l’injustice : c’est tous ces trucs là qui vont pousser un humain à être mauvais et violent ». Avec bienveillance et empathie, elle ajoute : « On est tous des êtres humain : même pour le pire des racistes, le pire des bâtards, c’est juste parce qu’il a été blessé qu’il agit comme ça. Et les blessures, elles viennent souvent du manque d’amour, du manque de bienveillance, d’humanité, de solidarité, de considération ».

Le rôle de l’artiste : « apporter un peu de baume au cœur » ?

Très loin de l’image violente que véhiculent certains rappeurs, Keny Arkana détonne dans un paysage musical très virulent. Résister, dénoncer, oui, mais sans exacerber les tensions, ce qu’elle reproche à certains de ses congénères : « Le rap d’aujourd’hui il est dur. Le rap que j’ai aimé dans les années 90, c’était un rap positif. Bien sûr, il était revendicatif, mais ce n’était pas de la violence gratuite, du pro-gangsterisme, ou je sais quoi ». Elle revient un instant sur son propre parcours et son rapport au rap, qui l’a tirée vers le haut lorsqu’elle était « un peu paumée » : « je sais l’influence qu’à pu avoir le rap quand j’étais plus jeune : et merci, à l’époque, les rappeurs c’était plus des grands frères que des gangsters ».

Lorsqu’on lui demande si elle écrit pour faire pencher ses jeunes fans, parfois paumés comme elle a pu l’être, du côté de l’amour plutôt que celui de la violence, elle s’indigne avec modestie : « Je n’ai pas la prétention de dire que je peux faire pencher des gens pour un truc ou un autre ». Mais celle pour qui « c’est important que les artistes (…) aient quelque chose à dire », reconnait tout de même des pouvoirs à son art : « avec la musique tu peux essayer de guérir un peu les gens. Enfin, guérir c’est un grand mot. Mais en tout cas essayer d’apporter du bien, un peu de baume au cœur. Parce que, encore une fois, j’ai pas la prétention ou quoi, mais faire en sorte d’essayer de niveler vers le haut plutôt que de niveler vers le bas : c’est comme ça que j’envisage mon rôle d’artiste ».

Autorités publiques et médias : où est le mea culpa ?

Si Keny rassure et conforte, elle est aussi là pour dénoncer. Et personne n’est épargné par sa verve et sa langue bien pendue. Sans pour autant cautionner les actes terroristes, elle rappelle que c’est bien la violence du gouvernement français qui est à l’origine de ces actes sans précédent : « J’ai été hyper choquée par ce qui s’est passé, mais j’ai envie de dire, mathématiquement, le retour de force est très faible par rapport à ce qu’on a pu faire. (…) Ca fait quinze ans qu’on est en guerre, on ne s’en rend pas forcément compte en France. Lorsqu’on balance des missiles, lorsqu’on fait une guerre, c’est dans les deux sens »

« Avec la musique tu peux essayer de guérir un peu les gens. Enfin, guérir c’est un grand mot. Mais en tout cas essayer d’apporter du bien, un peu de baume au cœur. Parce que, encore une fois, j’ai pas la prétention ou quoi, mais faire en sorte d’essayer de niveler vers le haut plutôt que de niveler vers le bas : c’est comme ça que j’envisage mon rôle d’artiste ».

Elle condamne les représentants français qui ont lancé cette escalade de la violence, mais aussi les mass medias qui ont été leurs précieux alliés : « On a tué plein de gens, soit disant pour des armes de destruction massive qui n’ont jamais existé. Les premiers à avoir promu ces théories, ce sont les médias. Donc à un moment, le minimum c’est d’être un peu responsable, c’est au moins un mea culpa ». Elle invite tout un chacun à s’interroger : « Qui sont les médias qui font la propagande ? Quand tu cherches derrière, c’est toujours Lagardère, Dassault, des fabricants d’armes, donc bon, forcément ça promeut la guerre ! Faut les vendre ces armes ! ».

Celle qui ne nourrit pas d’espoir pour les élections de 2017 est écœurée par les motivations des grands de ce monde, médias ou politiques : « Si t’as pas cette vocation de pouvoir te mettre au service d’une cause, d’un peuple, d’un truc juste et que tu es juste guidé par ton petit orgueil, tu n’as rien à foutre dans des rôles à responsabilité ». Avant de conclure d’un tranchant « Démissionnez ! ».

La solution dans les initiatives locales : « On a envie d’être debout »

Loin du « bon trio gagnant » « Valls, Sarko, Le Pen », « tous sortis du même moule », Keny Arkana entrevoit tout de même une porte de sortie : « j’ai de l’espoir pour plein de mouvements qui se créent mais je ne crois pas, en tout cas, au changement par le haut. Je crois au changement par le bas : demain, si on fait plein de petites bulles de résistance, d’autonomie et qu’on met tout ça bout à bout, les gens dans la société vont s’ouvrir ». Celle qui aime résister ne plaide pas pour une révolution populaire : « ce n’est pas en renversant qu’on va changer les choses, si ce n’est pour reproduire encore les mêmes schémas de merde ». Mais le changement est possible : « A un moment, on a le pouvoir, nous peuple français, de mettre un coup de pression à notre gouvernement. »

« Qui sont les médias qui font la propagande ? Quand tu cherches derrière, c’est toujours Lagardère, Dassault, des fabricants d’armes, donc bon, forcément ça promeut la guerre ! Faut les vendre ces armes ! ».

Elle plébiscite les initiatives citoyennes comme Nuit Debout, dont elle se sent proche : « Je suis allée voir un peu à République, j’étais hyper touchée de voir toutes ces assemblées populaires. Depuis les Indignés, il y a ces formes d’organisation où les gens sortent vraiment des partis politiques, des syndicats, et essayent de construire des choses horizontalement.(…) C’est quelque chose qui n’existait pas il y a dix ans, dont on rêvait à l’époque de La Rage du peuple (ndlr :. A l’époque, on a essayé mille fois de nous récupérer : « Pour avoir du poids, faut rejoindre un syndicat ou un parti politique ». On disait « Mais non ! », parce que c’est encore quelque chose d’hyper-hiérarchique. Je vois qu’aujourd’hui, l’eau a coulé sous les ponts : c’est quelque chose de beaucoup plus naturel, et pas qu’en France. (…) Et aujourd’hui, on a envie d’être debout. »

Le retour à la terre contre les « imaginaires intoxiqués »

Ses idées sur la violence et les solutions d’avenir se rejoignent en un point : le retour à la terre, une des initiatives qui compte le plus pour elle. Pour l’artiste, cela permet de libérer un pouvoir créatif trop souvent brimé, à l’origine de la violence de notre société : « Dans ce retour à la terre, je trouve ça beau ce truc de reprendre son pouvoir créatif. Parce que pour moi, la destruction et l’autodestruction qui règnent dans notre société – on fume, on se détruit –, c’est parce qu’on n’a pas l’espace de créer et qu’on est fait pour créer. En tout cas, pour réaliser ce qu’on est à l’intérieur. Et vu qu’on n’a jamais cet espace, on est pas bien, tout frustré, tout détruit. Et pour moi la destruction, c’est la même énergie que la création mais c’est une distorsion. C’est comme tous ces gens qui ont la haine : c’est juste une distorsion de l’amour. C’est des gens qui ont un cœur tellement grand, mais qui ont tellement morflé, qu’ils ont tellement la haine ».

Selon elle, les modes de consommation et l’enfermement de notre pouvoir créatif ont « intoxiqué jusqu’à nos imaginaires ». Dans une parabole révélant sa sensibilité d’artiste, elle explique : « Tu vois, quand tu vas dire aux gens, « c’est quoi la maison de tes rêves ? ». Ils ont tous la même image : la villa, la piscine, etc. Mais non, là je te parle de ce que c’est la véritable maison de tes rêves, celle qui résonne avec ton âme. C’est pas possible d’avoir les mêmes rêves, on est tous différents, d’une note, d’une couleur, d’un truc différent. Quelqu’un pourrait te dire : « Ouais moi, j’aimerais avoir une bête de maison dans les arbres », ou « Ouais moi j’aimerais avoir une maison sans angle tu vois » ou encore « moi j’aimerais une maison à moitié dans une grotte », j’en sais rien. Mais va au fond de ton imaginaire ».

De cette entrevue, on retiendra surtout la gentillesse, la bienveillance d’une rappeuse connue qui ne se prend pas la tête. Engagée, elle prend part à tous les combats et établie une véritable cohérence entre ce qu’elle chante et ce qu’elle fait, notamment en proposant son nouvel EP à « prix libre », loin du modèle de la surconsommation et du règne de l’argent. Qu’on aime ou pas sa musique, on ne peut que respecter la personne, pensant que si tout le monde était comme celle qui entendant « parler à l’humain et parler d’humanité », les journaux auraient moins de massacres à titrer.

Propos recueillis par Charlotte Durand pour La Relève et La Peste

Crédits Photos : Charlotte Durand pour La Relève et La Peste

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