Juan Branco : « Il faut se donner les moyens de façonner le monde de demain »

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La Relève et La Peste : A propos des nouvelles technologies dont tu parlais, penses-tu que ce soit un défi majeur aujourd’hui de trouver les moyens de les réguler ou de les rendre plus justes ?

Juan Branco : Pour moi, on est entré en préhistoire. On est en train de vivre comme des hommes de Cro-Magnon découvrant des outils de façon primaire. On est au tout début de la compréhension de la façon dont ces outils de communication vont transformer l’espace politique. Avec Macron, la plupart des commentateurs et des décideurs se sont laissés écraser par le phénomène, sans comprendre ce qu’il se passait parce qu’ils étaient complètement dépassés par les enjeux de cette révolution. Même chose pour Trump : c’est parce qu’on est en train de voir la création d’un nouvel ordre politique et que ça va à une vitesse folle, et que les clercs qui sont encore aujourd’hui censés nous diriger et nous informer ne sont pas formés pour le comprendre, qu’on a une impression d’insaisissabilité de phénomènes parfaitement rationnels.

Notre génération est déjà en retard par rapport à ce monde-là, celui de la communication instantanée, des réseaux sociaux, de la réduction des savoirs liés à une information toujours plus brève qui côtoiera bientôt le format d’un haïku. Notre rapport au monde, et même notre structure cognitive sont en train de changer. Nous, qui avons été formés pour devenir l’élite intellectuelle du pays, nous sommes jeunes, mais nous avons encore été élevés dans la culture du livre et du papier, dans cette admiration pour l’objet livre et la pensée sur le format long. C’est un type de bouleversement qu’on avait déjà connu avec la généralisation de la TV. Mais aujourd’hui, on arrive à la deuxième phase : la rupture est beaucoup plus radicale et généralisée, le rapport au texte est immédiatement impacté, le rapport à l’information et la communication apparaît du coup de moins en moins partageable entre générations… Des bouleversements massifs vont en naître, et ils vont complètement échapper à une partie de la société, et une partie de ceux qui sont censés nous l’expliquer. Et en vous disant ça, je suis déjà en retard.

Même Trump est une réminiscence du passé, de l’accès à la notoriété par la téléréalité et l’immobilier, un modèle archéologique recyclé in extremis, loin de ce qui vient, des tentatives de prise de pouvoir par les nouveaux oligarques, Zuckerberg et ses alliés.

Mais alors quelles sont les solutions à notre disposition pour reprendre le contrôle ? Comment se saisir de la question ?

Ne serait-ce qu’essayer de le comprendre, c’est déjà un énorme enjeu ! Quels sont les aspects négatifs et positifs ? N’est-on pas en train de vivre une déstructuration de la civilisation ? On n’en sait toujours rien.

« On va vers un immense bouleversement. Ce qui a permis à la France d’être ce qu’elle est, c’est sa langue et sa pensée, c’est sa culture, c’est la force de ses classes intellectuelles qui ne cessaient de la nourrir et de la renouveler, et nous sommes en train de la perdre complètement. »

On est dans une situation où le néolibéralisme a détruit la valeur symbolique et économique de tout l’espace intellectuel, du moins comme espace structurant qui donnait accès à une place sociale, à la circulation des corps (quand on est un intellectuel dans les années 30 à 70 en France on a une place centrale, on vit dans des quartiers centraux et relativement ouverts aux nouveaux entrants où l’on a accès aux artistes, décideurs et vice-versa, espaces qui valorisent le savoir et la créativité, permettent une émulation, compensent la précarité..). Les professions intellectuelles sont dévastées : d’une part à cause du modèle universitaire sclérosé et dépassé, du modèle comptable de la publication pour la publication importé des Etats-Unis qui n’a aucun sens ; et d’autre part de la paupérisation de l’Etat, accentuée par les ruptures technologiques d’aujourd’hui.

On va vers un immense bouleversement. Ce qui a permis à la France d’être ce qu’elle est, c’est sa langue et sa pensée, c’est sa culture, c’est la force de ses classes intellectuelles qui ne cessaient de la nourrir et de la renouveler, et nous sommes en train de la perdre complètement. La télévision avait déjà provoqué un premier séisme, en permettant notamment aux nouveaux philosophes d’écraser, avec leur pseudo-pensée, les tentatives d’élaboration plus poussées, puis en captant le temps de cerveau disponible de façon massive et toujours plus dégradée. Là, nous rentrons dans une phase encore plus troublante, où l’économie de l’attention et le tout-à-l’économie, ces fameuses sociétés de startup tant désirées par le pouvoir où l’argent devient une fin et non un moyen, écrasent toutes les hiérarchies de valeur précédentes. C’est une société qui m’inquiète beaucoup…

Avec ce que vous faites à La Relève et La Peste, vous vous saisissez de la question médiatique. On voit bien l’échec des médias actuels. Ce qui restait un idéal de qualité – The Guardian, El Pais, La Reppublicca ou même Libération jusqu’à il y a quinze, vingt ans – ça ne reviendra pas à mon avis, pour un ensemble de raisons évidentes, et notamment la plus importante : la captation de valeur des producteurs de contenu par les diffuseurs – ce qu’on appelle les GAFAM. On crée une situation où la plate-forme, l’intermédiaire, va récupérer toute la valeur ajoutée d’un produit qui a mis des années à macérer, qui a été financé par les puissance publiques, dont le résultat va être intégralement exfiltré dans des pays tiers (aux Etats-Unis principalement), sans qu’il y ait de retour du tout.

Crédits : Maurizio Pesce (Flickr)

On se félicite parce que Facebook crée un fonds de 10 millions d’euros pour financer la presse, alors qu’ils sont en train de nous donner 0,01% de leur chiffre d’affaire un peu comme on jetterait l’aumône, sans qu’on s’aperçoive de l’effet de spoliation immense. On y ajoute leur contrôle sur la visibilité de l’information, l’algorithmisation des feeds, et on se retrouve face à une déstructuration complète de l’édifice démocratique.

Non seulement ils détruisent les médias traditionnels mais ils prennent le contrôle de ce qui doit être vu et consommé, sur le fondement de l’espace démocratique, l’accès à l’information, en l’alignant sur des critères marchands.

Tout cela ne peut évidemment avoir qu’une conséquence : la mise en valeur des contenus « poubelle », dont les fake news ne sont qu’un dérivé, l’incitation pour les médias traditionnels à produire de la merde, et ainsi de suite. Dans cette situation, il y a potentiellement une déstructuration définitive de la société. Les sources sont dégradées en amont et en aval, l’accès à l’information n’obéit plus qu’à des logiques marchandes, et très sûrement politiques dans les années qui vont venir. On accepte une sorte d’effondrement généralisé du rapport à la pensée et au politique.

On en revient à ce que j’ai vécu pendant la campagne : l’espace public ne permet plus un débat politique sain. On ne sait plus pour quoi ou pour qui on vote. C’est un panorama sidérant, franchement, parce qu’il est le résultat d’une incapacité à penser politiquement ce qui est en train d’arriver de la part des décideurs. Et le saccage du monde intellectuel et de notre espace démocratique ne va faire qu’accentuer ce phénomène. On pourrait faire un raisonnement en forme de toiles d’araignée à l’infini : il n’y a plus de lieux physiques de rencontre et d’échange de savoirs et d’informations ; les milieux intellectuels sont dispersés et atomisés par les prix de l’immobilier, par leur précarisation, l’absence de valorisation de leur carrière, du contenu qu’ils produisent, leur coupure de la société du fait de critères marchands, ils sont regardés de haut par les nouvelles générations qui en même temps connaissent une immense crise de sens, seulement contenue par l’ignorance qu’on tente de leur imposer et la frustration suscitée par les dispositifs de fascination formatés imposés par les réseaux sociaux… et on se retrouve à se demander : pourquoi aujourd’hui on s’emmerderait à lire et écrire des bouquins? Demain, qui à part les héritiers pour écrire et publier autre chose que des produits préformatés, faits pour être vendus et non pour faire avancer notre rapport à la langue, au savoir, pour exiger et non être consommé ?  On se dirige vers un épuisement généralisé.

« Les sources sont dégradées en amont et en aval, l’accès à l’information n’obéit plus qu’à des logiques marchandes, et très sûrement politiques dans les années qui vont venir. On accepte une sorte d’effondrement généralisé du rapport à la pensée et au politique. »

Tu dresses un portrait assez pessimiste de l’état actuel de notre société mais il y a aussi beaucoup d’initiatives émanant de la société civile qui récupèrent ces outils, notamment numériques, et proposent autre chose, non ?

Oui, on a beaucoup de choses positives : WikiLeaks, la France Insoumise (qui est le revers de La République en Marche), Lilo… ce sont des organisations opportunistes qui naissent de failles du système actuel. Je n’émets pas un jugement de valeur sur le monde actuel. Mais les initiatives citoyennes se feront nécessairement dévorer par des sociétés qui sont valorisées à des milliards. L’espace dans lequel on veut inscrire le politique aujourd’hui, tant qu’on ne sera pas en rupture radicale, sera soit neutralisé, soit contrôlé par un appareil qui est privé ou privatisé, qui ne fonctionne que sur des logiques de rentabilité, où il n’y aura pas de réflexion sur le rapport au commun. On ne peut pas s’exfiltrer aujourd’hui de cette logique. On peut la contourner, mélanger des contenus comme vous le faites, mais on est soumis aux conditions marchandes préétablies. On est, du coup, quand on tente quelque chose de différent, de non-inscrit dans l’espace marchand, immédiatement dans l’économie de la survie : et puisqu’il y a une précarisation généralisée, qu’on est tous soumis à la même merde, que toute notre génération est exposée de la même façon, on rentre dans une lutte de tous contre tous. Résister face à face, développer sa singularité, ce n’est tenable que dans un certain temps, parce que ceux qui font le choix de suivre le système, de s’y conformer, creusent chaque année l’écart avec ceux qui tentent d’en faire survivre les marges, et face à l’injustice, face à l’épuisement, la tentation de revenir dans la norme devient beaucoup trop importante. Il y a quelque chose d’écrasant dans ce fonctionnement.

Le 10 décembre 2010, des manifestants se mobilisent en soutien à Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, devant le Sydney Town Hall

C’est pourquoi je pense que l’initiative particulière ne peut pas constituer une réponse. Et on n’a pas encore vraiment parlé des algorithmes… Il y a une absence de contrôle des filtres qu’utilisent les GAFAM qui est sidérante d’un point de vue démocratique. Tinder décide de cacher les filtres qu’il utilise : il préfère deviner tes préférences et t’imposer ses choix, non pas à des fins de satisfaction personnelle mais à des fins d’emprise, pour t’amener à consommer, à cliquer, à passer davantage de temps à chercher. On veut te faire rester sur les plateformes, on veut te rendre esclave et dépendant du système. Même sur un truc aussi basique que la sociabilité et la sexualité !

Alors parler maintenant des logiciels libres, les tentatives alternatives… c’est coulé. On s’est fait avoir : en gros, ces services GAFAM ont masqué leur nature pendant des années, avant qu’on soit en mesure de comprendre le véritable modèle de fonctionnement et le business plan de ces plateformes. En grande partie à cause de la médiocrité de l’espace médiatique, on s’émerveillait de la gratuité, de l’efficacité de ces plateformes qui semblaient parfaitement magiques, altruistes… alors que c’était un discours commercial tactique. Cela leur a permis d’atteindre la masse critique essentielle à leur fonctionnement, et à partir de là d’être en capacité d’écraser tous les concurrents véritablement libres et non-commerciaux potentiels. Le hold-up est massif : les monopoles, une fois créés, dans les réseaux sociaux, se démantèlent très difficilement en dehors des disruptions d’usages.

C’est donc devenu impossible de les remplacer à moins d’une intervention politique, comme en Chine par exemple. Eux se sont rendu compte du danger à travers leur paranoïa autoritaire, mais ils se sont donné les moyens d’une autonomie souveraine, bénéfique économiquement et potentiellement à terme, vous allez rire, démocratiquement.

Il faut se rendre compte qu’on en est arrivé au point où la question se pose de savoir quel modèle est pire que l’autre : un modèle où au moins (très indirectement) une population réussit à se donner, via ses dirigeants, les moyens de contrôler partiellement l’information, où ce sont leurs représentants qui décident, et donc potentiellement demain, en cas de démocratisation, où ils pourront être en contrôle de leur destin ; ou un modèle où des entreprises privées imposent un modèle qui est commercial et mercantile, où le contrôle de l’information est voué à rester à jamais entre les mains d’intérêts privés, nous dépossédant sans retour en arrière possible.

Pour moi, l’émancipation de ces tutelles et la lutte pour le contrôle de l’information et des ressources qu’elle produit va être la source des guerres de demain. Entre temps, instaurer un modèle alternatif, ou alors rendre transparents les algorithmes – ce qui est un principe démocratique fondamental – doit devenir une priorité. Si ceux-ci restent opaques aux autorités politiques de quelque pays que ce soit, on va se retrouver dans une situation qu’Orwell n’aurait jamais imaginée. Cela ne peut pas durer de façon saine, même dans l’hypothèse où des gens bienveillants dirigeraient les GAFAM, ce que l’on a tout aussi longuement tenté de nous faire croire. Ce qui n’est évidemment pas le cas.

J’ai encore une croyance en l’Etat comme rempart face à la spoliation généralisée. L’idée que l’intérêt commun soit défendu passe selon moi à une échelle ou une autre par l’Etat. Alors il faut lui redonner les moyens qui s’imposent, lui permettre de prendre enfin les 30% qui s’imposent sur les bénéfices de ces monstres et les redistribuer dans un écosystème médiatique dirigé et régulé par la puissance publique. On capte et on redistribue la valeur pour financer les cultures et les populations ; et on met fin aux déséquilibres internes à ce modèle, quitte pour cela à déroger au droit européen. La fortune de tous ces groupes et de leurs fondateurs s’est faite aux dépens de la création intellectuelle, du financement des missions de service public, mais aussi de la création artistique, etc. Il y a un immense problème de redistribution de la valeur dans nos sociétés aujourd’hui : ces industriels n’ont pas à capter ainsi les fruits produits par toute la société et financés en partie par nos impôts alors qu’ils ne sont que des intermédiaires techniques. Là, il ne s’agit pas de perdre ou de gagner une bataille mais la guerre.

Je m’explique. On est en train de pousser tellement à bout la logique actuelle qu’on a créé un monde où la lutte projet contre projet devient impossible. Par exemple, la question de la licence globale : comme on le proposait en 2012, avec une taxe de 5€/mois sur tous les abonnements internet, cela aurait fait 1,2 milliard d’euros à redistribuer chaque année au monde de la presse, du cinéma, de la musique, contre un droit à l’accès à l’information et à la culture généralisé à toute la population : une immense révolution démocratique et politique qui aurait permis d’orienter la consommation culturelle, de créer des référentiels communs, de mettre fin aux inégalités etc. Or faute de courage politique, on se retrouve cinq ans plus tard avec des dizaines d’abonnement à prendre pour avoir accès au dixième de ces contenus culturels, qui coûtent une fortune et ne permettent de récolter qu’un dixième de ces sommes, qui partent vers des opérateurs étrangers qui proposent des produits régis par des algorithmes sans critère qualitatif comme Netflix et qui en plus ne réinvestissent quasiment aucun bénéfice en France, n’emploient quasiment personne et généralisent un horizon culturel américanisé.

« Vous pensez que l’Assemblée nationale voterait aujourd’hui une loi qui ferait tomber le business model d’une entreprise qui pèse des milliards ? Trop tard. On n’a plus d’autre choix que de s’inscrire dans une perspective de rupture générale. Un bouleversement politique majeur. »

On voit comment en cinq ans on a perdu une opportunité unique de transformer notre société. On aurait pu laisser tout le monde avoir un accès démocratique à la culture, qu’on aurait même pu orienter au lieu de laisser émerger cette bouillie culturelle qu’on nous sert à la pelle. On s’y est refusé par conformisme politique, par peur de rompre tant que c’était possible, et maintenant on n’a plus le choix que de se soumettre à l’ordre économique dominant.  Or cette perte de chance est en train de se généraliser dans tous les domaines.

Vous pensez que l’Assemblée nationale voterait aujourd’hui une loi qui ferait tomber le business model d’une entreprise qui pèse des milliards ? Trop tard. On n’a plus d’autre choix que de s’inscrire dans une perspective de rupture générale. Un bouleversement politique majeur.

On est à l’orée d’une transformation qui va avoir un effet brutal sur les institutions et qui va bouleverser les échelles politiques. C’est à nous de la diriger pour ne pas se la laisser imposer. Toute notre pensée et notre organisation politique vont être remises en question. Il y aura une transformation radicale du monde qu’il va falloir travailler, sur laquelle il va falloir peser, si on ne veut pas se laisser écraser. Rien ne sert de jouer à Nostradamus. Personne ne sait à quoi ressemblera le monde de demain. Mais il faut se donner les moyens de le façonner.

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