Face aux rappeurs, le mépris d’Ardisson n’a d’égal que son ignorance

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Nous sommes rarement allés aussi loin dans le malaise télévisé. Invité sur le plateau de Salut les terriens, le rappeur français Vald a dû faire face au mépris le plus total d’un Thierry Ardisson grotesque ricanant grassement de la forme musicale dominante du XXIème siècle. Pas une question sur l’esthétique musicale et visuelle de Vald, presque aucune question sur les messages portés par ses textes, non. Seulement un condensé de remarques identitaires, d’interrogations déplacées et de simplifications outrageuses qui reflètent à merveille l’étendue de son inculture.

« L’invité OVNI » : voilà la manière dont Ardisson a choisi de présenter le rappeur Vald, invité sur le plateau de l’émission Salut Les Terriens. Générique des X-Files en fond, lumière verte, tout semblait destiné à ce que cette interview soit directement sortie de la quatrième dimension. Autant dire que ça n’a pas manqué, en deux secondes top chrono, le présentateur a réussi à faire une introduction où chaque mot semble être une insulte à l’invité comme au rap dans son ensemble.

« Bonjour Vald, vous n’êtes pas vraiment un rappeur comme les autres. Vous n’êtes pas Noir, vous ne passez pas vos journées en salle de muscu et vous savez que le verbe croiver n’existe pas. »

Haussement de sourcil de Vald (sans nul doute surpris par la justesse de cette caractérisation), puis c’est la débandade, il lui parle de sa « première teuch [shit en verlan] », de sa « première meuf », comme si cela avait un quelconque intérêt pour retracer le parcours du rappeur. Puis il lui demande « ce que ça fait d’être blanc », en rapport à l’une de ses chansons – « Blanc » – qui ne parle pas tant de son propre rapport à sa couleur de peau qu’à l’histoire de nos sociétés qui ont systématiquement mis les « blancs » du bon côté. Empêtré dans ses préjugés identitaires, Thierry Ardisson ne se rend alors sans doute même pas compte qu’il est en train de reproduire le même schéma que Vald dénonce dans sa chanson, à savoir une élite blanche bien pensante qui se construit en contraste d’une population noire dénigrée (l’image qu’Ardisson a de la culture rap en est un exemple frappant). Mais le comble du malaise a été atteint à la fin de l’interview lorsque le présentateur, d’un air grave, demande à Vald s’il envie son frère qui s’est converti à l’islam. Décontenancé, Vald répond que « très peu », qu’il aime son frère et l’embrasse, avant que Thierry Ardisson sévère ne lui rétorque : « Mais il est musulman ». Irréel…

L’invité OVNI : VALD, le Eminem français – Salut les Terriens (On ne relèvera même pas le titre…)

Ce qui est certain, c’est que Vald a été pris de court par cette situation ubuesque, où personne n’a rien appris sur sa musique, où on a le sentiment que les animateurs étaient là pour l’humilier plus que pour lui donner la parole (alors même que son dernier disque « Agartha » a été sacré disque d’or en quelques mois seulement, que ses clips sont d’une richesse et d’un travail à faire envier un cinéaste et que, derrière la violence ou la vulgarité des textes, il y a la peinture de l’absurdité de la société de consommation). Ardisson aurait-il traité un artiste de pop ou de rock de la même manière ? On en doute fort. D’autant plus que cette interview choquante est presque le copié-collé des premières minutes d’une interview précédente avec le rappeur Orelsan…

Orelsan fait son cinéma – Salut les terriens

On aimerait alors répondre au mépris de cette prétendue « élite » des plateaux télévisés – qui n’arrive pas à voir plus loin que le langage fleuri du rap – par la célèbre punchline de Booba : « OK je suis vulgaire, les bourges en chopent des ulcères, quand ils écoutent ce qui sort de ma bouche c’est le son dangereux du ter-ter » (Booba, « Le Duc de Boulogne », 2006) Mais sans avoir recours à Booba, Vald a lui-même réagi à l’émission de Salut les terriens dans une suite de vidéos snapchat où il laisse éclater sa colère.

Réponse de Vald à Ardisson

Mais surtout, ce que nous aimerions demander à Ardisson c’est ou de se taire ou de sortir de son océan de préjugés pour ouvrir les yeux sur la richesse de cet art qu’il méprise. Car il n’y a pas UN rap mais des artistes aux personnalités diverses, des mouvances qui s’opposent, qui se rejoignent, ou qui dialoguent, des textes, engagés, vulgaires, ou poétiques, des constructions verbales, syntaxiques et sémantiques originales ; bref, tout une galaxie qui ne saurait être réduite aux « noirs-musclés-qui-ne-savent-pas-parler » du grand Thierry Ardisson.

Il serait trop long de faire un cours de culture musicale à l’attention de Thierry Ardisson. Mais essayons simplement de mettre fin à ce mépris de classe insupportable à l’égard des rappeurs français encore omniprésent dans la sphère médiatique.

Crédits : C8

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