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Une étude met en évidence le cercle vicieux du renforcement des inégalités entre riches et pauvres

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Une étude danoise récente met en évidence un processus de renforcement naturel des inégalités dans les sociétés humaines, à l’instar des sociétés animales. Sommes-nous pour autant de simples bêtes ?

L’exemple des sociétés animales

L’étude des comportements animaux nous l’apprend : dans une situation naturelle, les individus dominants (aux capacités physiques supérieures, à l’influence sur le groupe plus affirmée) se comportent avec agressivité pour garder leur place, tandis que les plus jeunes ou les plus faibles se soumettent plus facilement. La lutte pour la domination (et ce qui en résulte, c’est-à-dire plus de territoire et de meilleures perspectives de reproduction) n’éclate que quand un individu s’estime suffisamment puissant pour rivaliser.

C’est une application simple de la théorie des jeux, énoncée de la façon suivante : « chaque acteur d’un système social va chercher à maximiser ses gains, quitte à en aggraver les inégalités s’il n’en souffre pas personnellement ». On note ici l’introduction de la notion d’inégalité comme conséquence de la construction hiérarchique des relations dans une société animale. Mais qu’en est-il chez les animaux civilisés que nous sommes ?

Validation empirique du modèle

Selon une étude récente, menée par l’université d’Aarhus, au Danemark, cet état de fait s’applique aussi aux sociétés humaines. Selon les chercheurs, la situation d’inégalité (mesurée par l’indice de Gini, qui mesure les corolaires habituels de l’inégalité, à savoir la corruption, le non-respect de la loi et bien d’autres) tend à être entretenue par les groupes dominants – qui cherchent à asseoir leur situation – par l’intermédiaire de la violence, qu’elle soit physique ou psychologique (racisme, sexisme, xénophobie). De l’autre côté, cette situation est aussi acceptée par les groupes subordonnés, car ils n’estiment pas leurs chances de réussite suffisantes dans un potentiel conflit social pour s’en insurger.

Pour démontrer leur postulat, les auteurs de l’étude ont mené une double étude sur la population américaine : la première, réalisée au niveau macroscopique, s’intéresse à la corrélation dans une société donnée (ici, un Etat), entre la volonté de maintenir un système inégalitaire et la présence d’inégalités ; la deuxième, qualitative, a été menée auprès de plus de 4000 individus de la classe considérée comme dominante aux Etats-Unis (blancs, aisés) pour mettre en valeur le lien entre présence globale d’inégalités (et donc de conflit social) et violences individuelles (racisme, sexisme, persécution ethnique).

Les résultats sont éloquents : dans les deux cas, la corrélation entre inégalités et volonté de maintenir le système dans son état actuel par la violence a été prouvée. Même s’il manque une étude approfondie incluant dans le spectre d’analyse la population considérée comme dominée, le constat a de quoi étonner : nous ne vaudrions pas mieux que des animaux dans nos rapports de force psychologiques. La théorie des jeux se confirme : les puissants exercent la violence pour garder leur position, les dominés l’acceptent (cet aspect est encore un postulat, non couvert par l’étude) parce qu’ils ne pensent pas pouvoir lutter contre.

« Les résultats sont éloquents : dans les deux cas, la corrélation entre inégalités et volonté de maintenir le système dans son état actuel par la violence a été prouvée. »

Le cercle vicieux des inégalités ainsi mis en évidence est le suivant : dans une société criblée d’inégalités (mesurée par l’indice de Gini), on note une volonté générale de garder le système comme il est (volonté active chez les dominants, passive chez les dominés) ; cette volonté s’incarne par des comportements et idéologies violents susceptibles de renforcer les inégalités (racisme, sexisme, opposition à l’aide par l’Etat), qui à leur tour renforcent les inégalités… et ainsi de suite.

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Un contrat social à double tranchant

Ne sommes-nous donc que des animaux ? Pourtant, nous ne vivons pas dans les mêmes conditions : là où les animaux luttent pour satisfaire leurs besoins primaires (territoire, reproduction, nourriture), nous n’avons pas besoin en société de nous battre pour y répondre. En s’intéressant à la notion de contrat social chez les penseurs de la société comme Jean-Jacques Rousseau, Thomas Hobbes ou John Locke, il est possible d’expliquer comment s’est prolongé le conflit dans notre société civilisée.

Les théoriciens cités plus haut s’accordent ainsi sur l’existence théorique d’un « état de nature » dans lequel se situait l’humanité à l’aube de la société. Dans cet état, analogue au monde animal, chacun luttait (ou vivait au contraire en harmonie, selon les points de vue) pour la satisfaction des besoins naturels. Ainsi s’explique la situation initiale chez les animaux, évoquée plus haut. Mais les hommes, fatigués de cette « lutte de tous contre tous », décidèrent de s’organiser en société selon un « contrat social » : chaque individu renonçait alors à la satisfaction directe de ses besoins pour se subordonner à un corps supérieur qui veillerait à la distribution égale.

Avec le contrat social vint le progrès, la science, la paix ; pour reprendre les mots de Rousseau, l’homme, autrefois « animal stupide et borné », devient « un être intelligent et un homme », alors que « ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent ». Malheureusement, comme le met en évidence Locke, ce changement apporte également la propriété et l’invention de l’argent. C’est là que, selon Rousseau, la société nuit également à l’homme, puisqu’elle introduit de nouveaux besoins, et par conséquent la jalousie du voisin, la xénophobie, le racisme. Les conditions sont donc réunies pour expliquer le constat de l’étude danoise : le conflit est de retour, mais parce le sujet de celui-ci a changé.

Quelles solutions nous reste-t-il ? Si l’on écoute les grands penseurs du contrat social, une solution réside dans l’établissement d’un dirigeant fort, que Hobbes désigne comme le « Léviathan ». Chez Locke, l’Etat est suffisamment fort pour faire respecter la notion de propriété et lisser les inégalités. Seul bémol : il repose sur le consentement unanime des individus. Plus idéaliste, Rousseau croit de son côté à une société apaisée par une morale plus forte. Selon lui, l’homme n’est pas intrinsèquement mauvais, c’est la société qui le corrompt. Il nous faut lors lutter par la morale, c’est-à-dire une plus grande considération d’autrui – qui nous distingue des animaux – contre le renforcement des inégalités.

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