Et après ? Face à l’urgence climatique et sociale, marcher ne suffit plus

“Que votre vie soit la contre-friction pour arrêter la machine.”
11 janvier 2019 - Sarah Roubato
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Mercredi dernier, l’association Alternatiba, l’un des organisateurs des marches pour le climat, organisait une grande réunion à Paris intitulée Marcher pour le climat, et après ? Sur l’événement Facebook, on peut lire :

“Ensemble, nous avons marché pour le climat les 8 septembre, 13 octobre et 8 décembre. Nous étions des centaines de milliers de personnes dans la rue, en France et dans le monde, à tirer la sonnette d’alarme, à exiger de nos gouvernements qu’ils agissent enfin, et vite.(…)

“Et après ? Face à l’urgence climatique et sociale, marcher ne suffit plus. Parce que nous sommes très nombreux aujourd’hui à vouloir aller plus loin dans l’action, retrouvons-nous pour parler alternatives territoriales, désobéissance civile et luttes locales en Ile-de-France.”

Devant 430 personnes, pendant deux heures, les membres de l’association ont présenté leur historique, les vidéos de leurs manifestations, et donné la paroles à des acteurs et à l’assemblée. Cette soirée a-t-elle été à la hauteur de l’enjeu ?

Comment réagir face à l’urgence ?

L’association Alternatiba, créée en 2013 à Barcelone, est un mouvement populaire qui agit à plusieurs niveaux, organisant des villages d’alternatives pour proposer aux citoyens et aux municipalités des actions sur les territoires.

Depuis quelques mois en France, la démission de Nicolas Hulot, les inondations dans le sud, l’appel des 15 000 scientifiques, et la hausse des prix du carburant ont mis les dangers qui menacent la planète au-devant de l’actualité.

Karine Pierre / Hans Lucas / AFP

Ce constat et la volonté de changement n’est plus l’apanage des “écolos”. Face à cette urgence, le Je fais ma part ne suffit plus. La politique des petits pas est celle d’un autre âge. Les acteurs du changement sont isolés chacun dans leur coin. C’est en partant de ce double constat que Alternatiba a voulu aller plus loin que les marches, avec l’ardent désir de fédérer et de mobiliser. L’un des organisateurs prenant le micro déclare :

“On ne veut plus faire des marches, on va mettre le paquet sur les grosses mobilisations”.

Mais que signifie mobiliser ? Parle-t-on du pouvoir d’attirer le plus de gens possibles dans un événement ponctuel, ou parle-t-on d’un engagement du quotidien ? Pendant les deux heures de la réunion, les objectifs à atteindre furent énoncés : “Il faut montrer, porter le message, faire entendre notre voix dans les médias, faire beaucoup de bruit médiatique, être visible”. Les propositions : une Agora place de la République le 27 janvier, deux grosses mobilisations les 15 et 16 mars, et des blocages de certaines cibles ne respectant pas les normes environnementales. Le champ d’action se limite donc à l’action symbolique. Nous sommes donc bien en France.

Une résistance à la française

Il est parfois bon de regarder comment nous sommes perçus ailleurs. Pour qui a entendu des étrangers vivant en France ou ayant travaillé avec des Français, on retrouve souvent l’image de celui qui parle beaucoup, là où l’anglo-saxon est beaucoup plus pragmatique. La question de la visibilité et du symbole est très importante en France. Les Gilets Jaunes n’ont pas décidé de ne plus payer leurs impôts ou leurs factures, actions à la base de la désobéissance civile, mais de se faire voir et entendre, en mettant un gilet fluo et en se postant aux ronds-points pour ralentir la circulation.

Pour évaluer la puissance d’une mobilisation, les organisateurs de Alternatiba ont cité les  nombres de vues sur les vidéos et de participations aux marches. Des “engagements” assez relatifs (des clics) et ponctuels. Au cours de la soirée, les propositions d’action qui remportèrent le plus d’adhésion furent celles d’une action envers une grande entreprise que nous ne pouvons pas citer ici, et d’une opération escargot sur le périphérique parisien. Or les ministres et les grands chefs d’entreprises ne prennent pas le périphérique.

Nous sommes à l’époque où la vidéo joue un rôle très fort dans la prise de conscience, et les réseaux sociaux sont une arme puissante pour diffuser des informations. Après la démission de Nicolas Hulot, c’est un événement facebook qui propulsa 125 000 personnes dans la rue. Mais les actions qu’elles suscitent restent dans la sphère virtuelle, symbolique et ponctuelle : tout ce que cette société dont nous voulons “changer le logiciel” nous a appris à privilégier.

Image à la une : Karine Pierre / Hans Lucas / AFP

Si les millions de personnes ayant vu la vidéo “Il est encore temps” appliquaient cette prise de conscience dans la vie, on devrait pouvoir observer une baisse de consommation de certains aliments, une chute vertigineuse des profits de certaines grandes entreprises, un soudain débordement des poubelles de tri, l’augmentation du chiffre d’affaires des petits producteurs locaux, le développement des monnaies locales, le verdissement de certains quartiers. Combien parmi ceux qui marchent et qui cliquent peuvent dire qu’ils agissent dans le réel ? Si l’action est bien le but, cherchons-nous une action efficace ou une action qui fasse du bien ?

430 ! Hier nous étions 430 à nous mobiliser pour construire ensemble le mouvement climat de 2019. 430, venus pour nous engager dans les alternatives et dans la résistance. Ensemble, nous écrivons l’histoire.

Une action efficace ou une action qui fait du bien ?

Les vidéos des manifestations montrent des personnes qui chauffent la foule, des slogans “On est chauds chauds chauds, plus chauds que le climat”, des acteurs connus de ce combat prenant la parole et se faisant applaudir. Les outils sont les mêmes que ceux qu’on utilise pour les fêtes. Il s’agit de passer un bon moment, de se sentir unis. L’un des organisateurs confie : “Quand on imagine des actions, il faut que ça plaise”. Voilà qui mérite qu’on pose la question : la résistance est-elle quelque chose qui doit plaire ?

Pour attirer du monde, il faut que cela soit agréable. Nous voici bien loin des grèves de mineurs au 19ème siècle, de la Résistance de 1940, des révolutions qui font le rayonnement de notre pays, ou d’autres mouvements ailleurs comme les grèves et boycott organisés par Gandhi, la grève générale de la Révolution orange ou encore les combats pour les Droits Civiques aux États-Unis.

Crédit Photo : Matt Artz

Si l’on y retrouve des marches et des actions non violentes, on y trouve aussi des modifications dans le flux économique et une forme de contrainte que les individus exercent envers eux-mêmes. Ainsi au Québec, pendant le printemps érable, c’est pendant huit mois, débutant en hiver par -20 degrés, que la grève étudiante fut menée. Les étudiants se mettant ainsi eux-mêmes en situation de fragilité, perturbant leur quotidien, agrégeant ainsi toute la société québécoise, faisant d’une grève étudiante un mouvement social qui mena à des élections anticipées et au départ du gouvernement.

Désobéissance civile : le grand malentendu

Pourtant la désobéissance civile est bien l’un des volets proposés par Alternatiba. Dans ce cadre, les actions proposées sont des blocages et des actions non violentes, comme par exemple s’introduire dans une banque et se mettre à la nettoyer pour protester contre le fait que c’est une banque “sale” qui finance les gaz de schistes. Mais est-ce vraiment cela, la désobéissance civile ?

Dans son essai très récemment découvert en France, Thoreau propose que l’individu cesse de coopérer à un État qui a perdu sa légitimité par ses actions – dans son temps, les esclaves et la guerre contre le Mexique – en refusant par exemple de payer impôts et factures. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle action illégale (comme pénétrer dans une banque) mais de cesser de remplir certains devoirs.

C’est donc un appel à modifier notre collaboration à l’État. Thoreau écrit qu’il ne suffit pas d’attendre que la justice soit faite ni de la réclamer, mais qu’il faut être juste. L’individu a ainsi obligation à ne pas être injuste et à ne pas offrir à l’injustice son soutien.

“Que votre vie soit la contre-friction pour arrêter la machine.”

“Je dois m’assurer de ne jamais, à aucun moment, participer à ce que je condamne” Thoreau, Désobéissance civile, 1849

Or dans les manifestations qui se réclament de la désobéissance civile, les participants ne sont pas invités à cesser leur soutien à ce qu’ils combattent. On peut passer une journée agréable à passer la brosse dans une banque et à crier des slogans, mais en rentrant chez soi, continuer à soutenir par nos achats, les impôts que nous payons, et laisser son argent dans les banques qui soutiennent des actions contestables. Serait-ce que nous avons perdu le sens de l’engagement ? Serait-ce que l’individualisme est si fortement ancré en nous que nous avons du mal à nous mêler de la vie de nos voisins ou de nos proches, en les invitant à entrer en réelle désobéissance ?

Si nous sommes bien loin de la situation de 1940, nous aurions peut-être beaucoup à apprendre de cette Résistance qui se faisait discrète, où chacun avait, à son niveau, quelque chose à faire pour la cause commune, et passait plus de temps à agir qu’à le proclamer. Cette résistance qui réunissait des aristocrates, des étudiants, des communistes, des paysans, des intellectuels, des ouvriers, des enseignants, qui donc traversait toutes les couches de la population française. L’engagement des résistants exigeait un changement de vie radical, et leurs actions étaient loin d’être agréables. Il s’agissait d’être efficace.

Questionner notre combat, surtout quand il est légitime

Le défi qu’Alternatiba a posé pour cette soirée est immense, et soulève les questionnements que les mouvements alternatifs ont encore du mal à accepter, tant leur lutte est légitime. Mais c’est bien parce qu’elle est légitime que nous devons l’interroger. On peut à juste titre déclarer que le temps n’est plus aux petites actions individuelles mais à un mouvement de masse, et trouver d’autres manières collectives d’agir que celles des actions ponctuelles et symboliques.

Crédit Photo : Didier Bizet / Hans Lucas / Afp

On peut souhaiter une action non violente et pourtant s’engager dans des actions qui font violence à ce que nous combattons. La réunion de Alternatiba a montré que nous n’avons pas encore trouvé l’équilibre entre  la nécessité de rendre visible un message, se faire entendre, et l’action pure, réelle, ancrée dans le quotidien, qui contraint, qui ne fait pas plaisir, qui peut même être douloureuse, mais qui est efficace.

Les marches et les réunions dans la bonne humeur sont essentielles, mais si nous voulons répondre à l’urgence du combat que nous menons, il doit se mener autant dans la revendication que dans l’action auprès des premiers partisans du système : les citoyens consommateurs. Si nous en avons le courage.

“Et nos enfants nous remercieront” (Alternatiba)

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