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« Les détours forgent les plus beaux chemins ». Césure, un lieu hors du temps

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C’est un petit coin de campagne coincé entre une zone industrielle et le centre d’une petite ville. Une ferme de dix hectares, avec ses habitants à l’année – poneys, chiens, chats, poules, – et ses habitants de passage. Ils sont une centaine à y être accueillis chaque année. Des gens avec des handicaps physiques et mentaux. Césure est ce qu’on appelle une structure d’accueil pour personnes handicapées. Mais c’est un lieu qui dépasse le cadre qu’on veut bien lui assigner.

Du coutumier pour casser l’accoutumance

Ici, éducateurs et accueillis vivent ensemble. C’est ensemble qu’ils préparent les repas dans une cuisine à taille humaine, nourrissent les animaux, entretiennent le potager. Dès qu’on y entre, on comprend que ce lieu est habité. Les dessins des résidents y sont accrochés, avec des phrases que les poètes de l’Oulipo auraient jonglées : “Qu’est-ce qui est rond en ville ? Un rond-point, les fleurs rouges, les flics, les escargots, hum, le trottoir.” Le menu du jour est entouré de frises décoratives. Ici, embellir le quotidien, ce n’est pas du superflu. La secrétaire ne fait pas que du travail de bureau. Elle arrive chaque matin un peu plus tôt pour prendre le temps d’avoir un échange avec les résidants qui lui demandent des nouvelles de sa famille.

Les personnes qui viennent à Césure vivent le reste de l’année dans des institutions spécialisées ou bien chez leurs familles. Ici, pas d’emploi du temps, pas de programme à suivre. Les gens sont libres de circuler. Ils peuvent changer la disposition de leur chambre pour s’y sentir à l’aise. C’est un lieu de rupture, mais aussi de continuité. Car en privilégiant le court séjour qui se répète, les résidents retrouvent un lieu qui vit au rythme des saisons et où ils laissent une empreinte. Ils se voient offrir une épaisseur du souvenir. En creusant un sentiment d’appartenance multiple, ils se sentent entier.

Le coutumier est un cadre qui offre un repère. Ici, il y a les animaux dont il faut s’occuper tous les jours, le cycle des légumes du potager, les repas à faire en collectivité. Au sein de ce cadre, on autorise l’imprévu et la créativité. Alors ce sont les résidents qui ont envie de faire des activités. Dessin, écriture, musique, ne sont pas imposés d’en haut. Elles n’arrivent pas dans le vide d’un emploi du temps à remplir et d’un rapport d’activité à produire. Elles émergent d’un besoin incarné dans le quotidien. C’est là le pari de Césure : renverser la question de l’accompagnement des personnes.

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Renverser la question

C’est autour d’un mot que l’idée est née en 1999 : le mot POSE. Se poser, prendre une pause… Offrir une pause, une respiration, aux personnes handicapées, à leurs familles, à leurs éducateurs. Il aura fallu dix ans pour que de ce questionnement naisse un lieu. Qu’importe, Chaplain sait que les détours forgent les plus beaux chemins. À dix-sept ans, il part en Inde, pratique le yoga et vit dans des communautés. Il s’investit dans des démarches de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement personnel, dans des groupes politiques, et se forme à la psychiatrie. Après des décennies passées dans des institutions classiques pour personnes handicapées, il veut retourner la question.

“Au lieu de se demander comment les aider, comment les gérer, comment les occuper, je voulais demander : comment vivre avec eux ?”

Cette question amène les éducateurs à envisager autrement leur travail… ou à en retrouver le fondement. Il s’agit de proposer aux résidents des activités, et de considérer que comme tout être humain, il y a des jours où ils auront envie de faire des choses, et d’autres où ils n’ont envie de rien faire. Et que c’est bien ainsi. À chacun est reconnu le droit à une singularité des besoins et des envies. Les éducateurs doivent donc apprendre à fonctionner avec l’imprévu. Or nous sommes tous formés à prévoir, à évaluer, à anticiper, à contrôler tout ce qui pourrait échapper à notre volonté.

“Aujourd’hui, les éducateurs sont de plus en plus formés à coordonner des équipes et à écrire des projets. Ils ne sont plus au contact des gens, et ils en oublient le fondement même de notre travail.”

De cette question, Chaplain en a fait un leitmotiv qui traverse chaque occupant de Césure.

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Césure, une respiration nécessaire à tous

Comme les prisons ou les maisons de retraite, les microcosmes que sont les institutions spécialisées sont des loupes intransigeantes de nos sociétés. Elles sont tout autant traversées que nos entreprises, nos écoles ou nos familles, par la déshumanisation du travail, par le trop-plein d’activités et de stimulation, par la fragmentation du lien aux autres, à son environnement, à la parole, et par la perte de sens.

Un lieu comme Césure est une proposition qui va bien au-delà de la relation aux personnes handicapées. Avoir le droit de ne rien faire, de s’ennuyer, de s’abandonner, est un droit fondamental de l’être humain. Cette résistance au remplissage permanent de nos vies est une nécessité pour tous.

“Notre société a cruellement besoin de fabriquer des espaces de désencombrement”

Là où nos téléphones intelligents nous rassurent en nous indiquant le chemin, le temps restant, meublent l’attente et comblent l’incertitude, des lieux comme Césure autorisent le hasard, l’improvisation, le changement. Le désir qui naît de cet imprévu est bien différent du désir mortifère du consommateur qui veut du même dans la nouveauté jour après jour. Césure nous rappelle qu’il est urgent de nous creuser des parenthèses. Des lieux et des moments où nous réapprenons à respirer, à habiter un quartier, un bout de route, un paysage, un chemin trop connu. Où nous sommes présents à notre corps, à la parole de l’autre, à un repas. C’est peut-être dans ces espaces parenthèses que résident l’essentiel de ce que nous sommes.

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