Démantèlement de Fessenheim, vers la fin du nucléaire ?

En 2035, lorsque les quatorze réacteurs annoncés auront été coupés, la France devra avoir trouvé une manière responsable et renouvelable d’approvisionner 50 % de ses besoins nationaux d’électricité.
25 février 2020 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Samedi 22 février, le premier réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim, située dans le Haut-Rhin, a été débranché du réseau national d’électricité. C’est le début d’un long processus de démantèlement qui durera sûrement plus de vingt ans et qui pose inévitablement la question de nécessaires politiques publiques promouvant la sobriété et les énergies renouvelables.

Premier démantèlement complet

Construite dans les années 1970 et mise en service en 1978, Fessenheim est la plus vieille centrale nucléaire de France et compte plus de quarante ans d’activité. Alors que l’arrêt du second réacteur est prévu dans le courant du mois de juin, de nombreuses questions techniques et écologiques se posent, puisque c’est la première fois que la France est confrontée au démantèlement d’une centrale nucléaire entière.

Processus de longue haleine, extrêmement coûteux et surtout totalement inconnu, le démantèlement commencera certainement en 2025 et devrait durer au moins quinze ou vingt ans, même si cette chronologie reste la plus optimiste. En quelques mots, on peut dire que les enjeux du démantèlement de cette doyenne des centrales françaises sont majeurs dans la petite histoire de l’énergie nucléaire.

Depuis les années 2000, la centrale de Fessenheim était accusée de vétusté et d’incurie ; de nombreuses manifestations avaient eu lieu, des groupes demandant sa fermeture s’étaient constitués.

Manif antinucléaire sur les ponts du Rhin et à Fessenheim – Crédit : Christo MICHE

Avec l’accident de Fukushima en 2011, qui a prouvé encore une fois la faillibilité et la dangerosité de cette technologie de grande envergure, la fermeture de Fessenheim devint l’un des moteurs de la campagne présidentielle de François Hollande et l’un des mots d’ordre de son association avec le parti des verts.

Emmanuel Macron, pour sa part, n’est finalement pas revenu sur la promesse de son prédécesseur et a maintenu l’exigence de couper définitivement la centrale pendant son mandat, ce qui aujourd’hui est chose faite, avec notamment pour conséquence la perte de quelque 2 000 emplois directs et indirects autour de ce complexe électrique.

La question des déchets

Concrètement, comment se passe un démantèlement ? Question centrale, car EDF ne l’a jamais fait pour une centrale nucléaire entière sur notre réseau national (des exemples existent pour des réacteurs singuliers, notamment le prototype de Superphénix, à Creys-Malville).

Dans un premier temps, il s’agira de prélever toutes les matières combustibles irradiées et de vidanger tous les réseaux d’alimentation de la centrale, une procédure qui devrait déjà durer cinq longues années. Les combustibles et les matières irradiées seront ensuite plongées dans des piscines censées réduire leur radioactivité, puis enterrées au bout d’un certain temps dans des sarcophages de plomb au centre de retraitement d’Orano à La Hague, dans la Manche. Ad vitam eternam.

Y aura-t-il assez de place pour tous les déchets ? C’est une plongée dans l’inconnu.

En ce qui concerne les déchets moins irradiés comme l’acier, une possibilité serait de les refondre et d’en faire des objets destinés à la vie courante, mais presque tout le monde s’y oppose, élus comme citoyens. On ne sait pas encore ce qu’il en adviendra.

Dans un second temps, il faudra nettoyer tous les circuits, démonter les cuves, déconstruire les bâtiments, ôter chaque tonne de béton (des centaines de milliers), les câbles électriques, les antennes, les chemins de fer, les réservoirs, les cheminées… Enfin, dans un dernier temps, au moins sur le papier, le terrain sera remis en état au bout de vingt ans, mais il faudra sûrement compter davantage.

Centrale du Tricastin – Crédit : Jeanne Menjoulet

Le coût d’un plus large démantèlement

Pour toute cette entreprise, EDF s’est octroyé un budget de 350 à 500 millions d’euros par réacteur ; cependant, encore une fois, c’est une estimation, et l’absence de précédent fait déjà dire à certains que la facture sera bien plus volumineuse.

Un exemple : l’association Sortir du nucléaire envisage un coût compris entre 900 000 et 1,3 milliard d’euros pour chaque réacteur. Le site de la centrale, quant à lui, ne servira plus jamais pour l’agriculture ou des activités civiles ; le quotidien Le Monde indique qu’il sera reclassé pour un usage exclusivement industriel, à définir à l’orée de 2040. Mais d’ici là, le premier démantèlement d’un réacteur de cette génération (REP Westinghouse) risque de nous réserver bien des surprises.

La France dispose actuellement de 57 réacteurs encore en activité. Entre aujourd’hui et 2035, treize autres démantèlements devraient commencer, pour une somme d’environ 40 milliards d’euros.

Afin d’éviter la fermeture de centrales entières comme à Fessenheim, EDF a proposé au gouvernement d’arrêter des « paires de réacteurs », sur les sites de Blayais (Gironde), Bugey (Ain), Chinon (Indre-et-Loire), Cruas (Ardèche), Dampierre (Loiret), Gravelines (Nord) et Tricastin (Drôme), cette dernière ayant été le lieu d’une nouvelle action de Greenpeace ces derniers jours.

La fermeture de la centrale de Fessenheim est donc une petite victoire pour les opposants à l’énergie nucléaire, mais c’est surtout la première étape d’un démantèlement général du réseau, qui occupera certainement tout notre siècle.

Produire une énergie la plus propre et éthique possible

Très contestée d’un côté et encensée de l’autre, l’énergie nucléaire nourrit sans interruption les débats. Ce qui est certain, c’est que nous sommes incapables de gérer à l’infini les déchets nucléaires, véritable menace sanitaire et environnementale, car ceux-ci peuvent rester radioactifs pendant 100 000 ans, c’est-à-dire bien au-delà de toute durée humaine, de générations, de civilisations.

Par ailleurs, l’exploitation des mines d’uranium, au Niger par exemple, longtemps niée par la population française mais de plus en plus reconnue, n’en finit pas de provoquer des dégâts écologiques et des scandales humains dans des pays se faisant voler impunément leurs ressources et voyant leur population asservie.

Enfin, de nombreuses centrales nucléaires françaises sont mal ou peu préparées à des catastrophes comme celle de Tchernobyl ou de Fukushima.

À Fessenheim, la centrale cumulait et cumule encore les dysfonctionnements : située sur une zone sismique, sous le niveau du grand canal d’Alsace, de fondations trop fines pour résister aux inondations, truffée d’éléments vétustes, elle « ne pouvait passer sa quatrième visite décennale », selon André Hatz, président du mouvement Stop Fessenheim.

D’un autre point de vue, ceux qui s’opposent à la fermeture de la centrale regrettent la perte d’une énergie facile et « décarbonée », qui ne produit pas ou très peu de carbone, et n’en finissent pas de déplorer le manque d’alternatives aussi viables, dans un continent qui dépend encore énormément du charbon et du gaz pour se procurer de l’électricité.

En un sens, ils ont raison. Sans de véritables politiques publiques de développement des énergies renouvelables, les fermetures successives de réacteurs nucléaires ne peuvent mener qu’à une augmentation catastrophique des gaz à effet de serre, comme le souligne la déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), Valérie Faudon, dans une tribune publiée dans Le Monde.

Cependant, celle-ci oublie de dire que les gouvernements jouent un double jeu quelque peu morbide, en fermant d’un côté les centrales nucléaires et en ne promettant pas de l’autre de financer massivement tous les moyens d’obtenir une énergie verte et de mettre en place un plan de réduction et sobriété énergétique. .

En effet, en 2035, lorsque les quatorze réacteurs annoncés auront été coupés, la France devra avoir trouvé une manière responsable et renouvelable d’approvisionner 50 % de ses besoins nationaux d’électricité.

Réduire nos besoins devrait donc être la première étape de tout programme énergétique cohérent. Les énergies vertes restent moins chères, plus rapides et plus simples à développer : c’est certainement ce qu’il faut rappeler pour ne pas sombrer dans le débat inépuisable de l’utilité des centrales.

Comme le dit Cyrille Cormier, « la fermeture de la centrale de Fessenheim inaugure une nouvelle phase de la transition énergétique en France ».

Il nous revient désormais de l’assumer et de pousser nos dirigeants à développer l’énergie de demain.

25 février 2020 - Augustin Langlade
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