Canada : le combat des autochtones pour bloquer un projet de gazoduc devient un enjeu national

Le combat s’est élargi bien au-delà de la cause autochtone. Un blocage général est organisé sur le réseau ferré du Canada : près de 400 trains annulés, plus de 2 milliards de marchandises sont bloquées en provenance des États-Unis.
27 février 2020 - Sarah Roubato
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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Depuis plus d’un mois au Canada, de Montréal à Vancouver, un acte de résistance sans précédent bloque une partie de l’économie. Des autochtones de plusieurs nations bloquent les voies ferrées pour empêcher un projet de gazoduc traversant la Colombie-Britannique, initié par l’entreprise Coastal GasLink, anciennement TransCanada.

Un projet titanesque

Ce projet vise à relier le nord est de la Colombie Britannique, province de l’ouest du pays, à Kitimat, sur la côte pacifique par un gazoduc de 670 km de long, transportant 141 millions de mètres cubes de gaz par jour. Un de ces projets pharaoniques dont le Canada est friand, entre l’acheminement du gaz, des sables bitumineux et du pétrole. Le gazoduc traverserait de part en part le territoire des autochtones de la nation Wet’suwet’en.

Le tracé du Pipeline – Coastal GasLink

La situation des autochtones au Canada

PETIT RAPPEL  : On ne parle pas d’Indiens mais d’Amérindiens ou d’Autochtones. 50 peuples premiers forment ce qu’on appelle les Premières Nations au Canada. Les Inuits et les Métis ne font pas partie des Premières Nations.

Une partie des autochtones vit dans des réserves, sous tutelle de l’aide sociale. Ils présentent les taux les plus élevés de suicide, d’alcoolisme et d’agressions sexuelles du pays. Victimes d’un génocide culturel, leurs modes de vie, leur langue, leurs croyances, ont été anéantis par une mise en place systématique d’acculturation, passant par les internats, la conversion, l’interdiction de parler leurs langues, les enlèvements d’enfants, l’immobilisation, l’anéantissement des chiens de traineaux, les lois raciales.

Un tiers des autochtones dépend de l’aide sociale, contre 5% du reste de la population canadienne. Dans certaines réserves, c’est 80% de la population qui en dépend. Beaucoup vivent en surpopulation et dans des conditions difficiles .

Coastal GasLink et les autochtones

Sur son site internet, l’entreprise Coastal GasLink met un point d’honneur à démontrer sa collaboration avec les Autochtones : le projet « est la meilleure option pour l’environnement et pour les communautés environnantes. Coastal GasLink a signé des accords avec 20 Premières Nations et leurs Conseils élus et il nous tient à coeur de collaborer avec eux ». Mais quand on dit « Conseils », de quoi parle-t-on ?

Ce projet a en effet été signé par vingt Premières Nations (sauf une) et promet 312 millions de bénéfices pour les communautés autochtones, ainsi que 572 millions de contrats pour les entrepreneurs locaux. Mais dans ces situations, il y a bien plus de deux protagonistes. Ce n’est pas une opposition binaire entre autochtones victimes et entrepreneurs véreux.

En effet, les Conseils de bande créés en 1876 (loi sur les Indiens) ont remis en question les structures traditionnelles basées sur les chefs héréditaires.

Les deux pouvoirs coexistent, avec normalement les Conseils de bande qui administrent la communauté, et les chefs héréditaires qui sont « détenteurs et protecteurs des titres et des droits ancestraux » (Éric Cardinal, chargé de cours à la Faculté de droit de l’Université de Montréal » interviewé par Radio Canada.

Mais entre ces deux gouvernances, l’une coloniale l’autre issue de structures traditionnelles, les communautés reconnaissent les chefs héréditaires. Les chefs de bande, administrateurs lointains, entretiennent un rapport colonial entre le gouvernement et les autochtones. Nombre de communautés, dont les Wet’suwet’en, n’ont jamais cédé aux Conseils leurs droits sur leurs territoires.

Les chefs héréditaires wet’suwet’en participent à une manifestation contre le projet Coastal GasLink à Smithers en Colombie-Britannique – Crédit : JASON FRANSON, LA PRESSE CANADIENNE

Un blocage économique national

Ainsi des opposants de la nation Wet’suwet’sen ont bloqué l’avancement des travaux. Certains ont été arrêtés, puis relâchés. Ces arrestations ont suscité des soutiens dans tout le pays. Depuis, des autochtones d’autres nations, des militants écologistes, des étudiants et des agriculteurs ont protesté en signe de soutien. Des défenseurs de tous horizons qui sont bien loin de l’image des «guerriers » dont parle le Figaro sur les « redoutables Mohawks »

Le combat s’est élargi bien au-delà de la cause autochtone. Un blocage général est organisé sur le réseau ferré du Canada : près de 400 trains annulés, plus de 2 milliards de marchandises sont bloquées en provenance des États-Unis.

L’opérateur Canadien National (CN) a annoncé la mise au chômage technique d’un millier de personnes.

Le Premier Ministre Justin Trudeau est rentré de sa campagne auprès de l’ONU pour tenter de résoudre la crise. Ayant fait de la réconciliation avec les autochtones l’un des piliers de son mandat, sa situation est délicate.

La Chambre de commerce canadienne prédit que « des approvisionnements essentiels, comme les céréales pour le bétail, l’oxygène pour les hôpitaux ou le propane pour le chauffage résidentiel » sont menacés.

Tout en faisant preuve de fermeté : « La situation actuelle est inacceptable et intenable », le Premier Ministre refuse de faire intervenir l’armée.

Franc Alec Woos, l’un des chefs héréditaires, déclare : « Nous avons entendu le Premier ministre Trudeau il y a quelques instants parler des nuisances subies par le Canada. Mais il y a une différence entre les nuisances et l’injustice »

On se souvient qu’en 2017, aux États-Unis, les Amérindiens Sioux du Dakota du nord avaient aussi bloqué un projet d’oléoduc, mettant en péril l’accès en eau potable de la rivière Missouri et passant par des sites sacrés, qui avait été abandonné par l’administration Obama. 

Ce combat dépasse de loin l’enjeu d’un seul oléoduc. C’est un mouvement de masse pour le droit des autochtones à vivre sur des terres non polluées dont ils assurent la protection, comme le rappelle le chef héréditaire Woos :

« Il ne s’agit pas seulement des Wet’suwet’en ou des Autochtones de ce pays : cela concerne aussi les non-Autochtones qui partagent les mêmes valeurs environnementales. Les non-Autochtones ont des enfants et des petits-enfants aussi. Ils devraient être très préoccupés par notre environnement. »

Ces actes de résistance créent un sentiment d’appartenance non seulement entre les différentes Premières Nations, mais aussi avec d’autres peuples autochtones dans le monde, et enfin avec les défenseurs du vivant, militants écologistes et autres.

Une nouvelle conscience est en train d’émerger dans ces combats communs.

Cette crise révèle aussi un enjeu de gouvernance politique dans les sociétés autochtones, et peut balayer la vision exotique idéalisée des sociétés autochtones : oui, elles sont bien aux prises avec des tensions, des conflits en leurs seins, des divergences d’intérêt. Tout simplement parce qu’ils font partie de notre monde, et non d’un passé figé dans lequel, parfois, l’homme occidental aime aller se ressourcer d’un paradis perdu.

Dans ces combats, c’est autant la protection du vivant que le respect des cultures ancestrales des premiers habitants de l’Amérique du Nord, considérés comme des sous-citoyens, qui est en jeu. Dans le combat mondial pour la protection du vivant, les peuples autochtones sont les gardiens d’un équilibre entre l’humain et le vivant que nous avons perdu. Leur combat est aussi le nôtre.

27 février 2020 - Sarah Roubato
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