Bitcoin : la révolution sociale manquée ?

Membre de la zone euro depuis le 1er janvier 2011, l’Estonie a émis l’idée, le 23 août dernier de créer sa propre cryptomonnaie, l’Estocoin, pour faciliter les transactions. Au nombre de plusieurs centaines aujourd’hui, les monnaies virtuelles connaissent une croissance exponentielle depuis la crise de 2008 et la création du Bitcoin par Satoshi Nakamoto. Création […]
22 novembre 2017 - Pierre Jequier-Zalc
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Membre de la zone euro depuis le 1er janvier 2011, l’Estonie a émis l’idée, le 23 août dernier de créer sa propre cryptomonnaie, l’Estocoin, pour faciliter les transactions. Au nombre de plusieurs centaines aujourd’hui, les monnaies virtuelles connaissent une croissance exponentielle depuis la crise de 2008 et la création du Bitcoin par Satoshi Nakamoto. Création qui fait jaser, aussi bien dans les milieux économique que politique, le médiatique. Volatiles et dangereuses d’un côté, futuristes et porteuses d’espérance de l’autre, les cryptomonnaies ne laissent personne indifférent. Si les mécanismes numériques ne sont pas simples à saisir, les retombées et conséquences économiques du bitcoin sont plus aisément décryptables.

Mi-septembre, la Chine a déclaré vouloir fermer les plateformes nationales d’échanges de bitcoin pour reprendre le contrôle des échanges de monnaies sur son territoire. Cette première mesure réfractaire à l’égard des monnaies virtuelles est loin d’être une surprise, leur grande force reposant sur une décentralisation totale, à l’exact opposé des monnaies nationales gérées par des banques centrales reliées aux Etats.

Le bitcoin n’a ni nationalité, ni instance centrale pour le régir, et c’est précisément cela qui inquiète tant les grandes puissances mondiales.

Il est en effet basé sur un système appelé de pair-à-pair (P2P), désintermédié, où tous les utilisateurs sont interconnectés entre eux et où il n’existe aucun pouvoir central. Cette caractéristique est essentielle pour comprendre le développement des cryptomonnaies. Elle permet de relier des zones géographiquement éloignées, en leur donnant un moyen d’échange commun. Elle facilite, comme le souligne Ariane Tichit, maîtresse de conférences à l’université de Clermont-Ferrand, la création de communautés éloignées géographiquement mais proches dans leurs modes de vie ou leurs pratiques de consommation. Il existe ainsi un weedcoin ou encore un gaycoin…

Le bitcoin a ainsi un caractère supranational, au-delà des Etats, dont aucune autre monnaie ne peut se prévaloir. Si l’euro ou le dollar s’affirment comme monnaies internationales, elles sont toutes deux régulées par des banques centrales, respectivement la BCE (Banque centrale européenne) et la FED (Federal reserve system). On trouve là une différence majeure entre monnaies « réelles » et virtuelles. D’un côté, l’offre est « fixée » unilatéralement par les banques centrales tandis que de l’autre on a une quantité de monnaie en perpétuelle augmentation du fait des minages de bitcoins (le minage étant l’activité numérique qui permet de créer de la cryptomonnaie). Cette augmentation continue de l’offre est plafonnée par le logiciel à 21 millions de bitcoins. N’importe qui, possédant le matériel approprié, peut ainsi créer de la monnaie. La monnaie n’est plus alors, comme depuis des siècles, l’apanage de la souveraineté d’un Etat, elle peut désormais être « frappée » par les individus !

Crédits : bitcoin.fr

Cette logique, totalement nouvelle (auparavant les banques centrales étaient les seules à pouvoir faire tourner la « planche à billets »), est la base du fonctionnement du bitcoin ; les acteurs ont pleinement confiance en cette monnaie étant donné qu’elle est créée par eux ! Ainsi, elle est garantie par tous, car elle est issue d’un consensus de tous les utilisateurs.

Cette idée fait du bitcoin un possible fondement d’une économie alternative qui ne reposerait plus sur des institutions étatiques souvent au service d’intérêts privés et de lobbies puissants, mais sur un consensus généralisé fait de relations entre individus à travers le monde, et sans pouvoir central régissant leurs actions. Une forme de monnaie « libre ». De quoi faire rêver non ?

D’autant plus que la cryptomonnaie peut devenir qualitative… Parce qu’elle est numérique, on peut lui donner, par des codes informatiques, des attributs. Et l’orienter vers des financements vertueux ou souhaitables. Une monnaie pourrait ainsi perdre 1% de sa valeur toutes les deux semaines (idée du socialiste Silvio Gesell), où avoir des bénéfices écologiques (pour un coin créé, 10% de la valeur de celui-ci pourrait être reversé dans des énergies renouvelables). L’historien, coauteur de Quand les socialistes inventaient l’avenir, Edward Castleton se demande ainsi si les potentiels nouveaux attributs ainsi que le caractère décentralisé des cryptomonnaies ne rendraient pas possible aujourd’hui la « mise en œuvre d’utopies monétaires conçues par les Proudhon ou les Gesell » il y a 100 ans.

Mais cette utopie demeure pour l’instant utopie. Et pour cause, le bitcoin tel qu’il existe est aujourd’hui est en proie à une folle spéculation. Car si sa décentralisation garantit son existence, elle ne garantit en rien sa valeur qui n’est que le fruit d’un simple jeu d’offre et de demande. Et cette dernière est extrêmement variable, ce qui explique la forte volatilité du bitcoin. Actuellement à la hausse. Lorsque, le 15 novembre, nous avons décidé du sujet de l’article, le cours du bitcoin était d’environ 5 000 dollars. Cinq jours plus tard, il dépassait la barre des 8 000… Ou comment gagner deux SMIC en quatre jours, assis dans son canapé.

Mais cette hausse exponentielle connaît parfois des chutes vertigineuses, à l’image de la perte de 25% de son cours mi-septembre, en répercussion à l’opposition exprimée par la banque centrale chinoise. Cette volatilité crée une importante bulle spéculative que certains spécialistes craignent de voir exploser d’un jour à l’autre. Et c’est ici que réside tout le paradoxe du bitcoin ; inventé au cœur de la crise de 2008, il se veut être une alternative au système bancaire et boursier. Mais il est en même temps l’objet d’importantes spéculations boursières, et donc, de fait, un instrument du capitalisme mondialisé et financiarisé. C’est ce que souligne une économiste du CNAM que nous avons contacté, et qui fait du bitcoin un élément du néolibéralisme contemporain :

« Je ne pense pas que ce [le bitcoin] soit le fondement d’une économie alternative dans le bon sens du terme, celui du progrès social. C’est plutôt une modalité de la progression du néolibéralisme que l’on retrouve dans d’autres dimension de la « nouvelle économie » avec l’ubérisation, la dérégulation du travail etc. ».

Interrogé également, Thomas Piketty, auteur du Capital au XXIème siècle, nous a confirmé qu’il partageait ce point de vue et restait « un peu sceptique sur le pouvoir révolutionnaire du bitcoin ».

L’absence de pouvoir étatique dans son contrôle rappelle d’ailleurs curieusement la pensée de l’économiste libéral Friedrich Hayek, qui imaginait que chaque banque pouvait créer sa propre monnaie et ainsi rentrer en concurrence entre elles. Si le bitcoin ne s’appuie sur aucune banque, son fonctionnement extérieur à l’Etat rappelle aussi les grands idéaux libéraux de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, dans lesquels l’intervention et la régulation étatiques ne sont perçues que comme frein au développement économique et entrave à l’esprit d’entreprise individuel.

Loin d’être le fondement d’une économie alternative qui promouvrait le progrès social, le bitcoin, dans ce qu’il est aujourd’hui, apparaît plus de fait comme un instrument du libéralisme et de la finance, et donc un levier de pouvoir pour les classes dominantes. Et pour cause, les cryptomonnaies sont « le moyen d’échange du cyberespace » (comme le souligne Ludovic Desmedt, économiste de la monnaie). Il faut donc d’importantes connaissances en informatiques et de très gros fonds pour se lancer dans une entreprise de minage, donc de création monétaire, en résumé posséder un mix de capital culturel et de capital économique élevés.

« Loin d’être le fondement d’une économie alternative qui promouvrait le progrès social, le bitcoin, dans ce qu’il est aujourd’hui, apparaît plus de fait comme un instrument du libéralisme et de la finance, et donc un levier de pouvoir pour les classes dominantes. »

La grande majorité de la population reste ainsi en marge de cette innovation qui profite plus aux petits génies de la Silicon Valley et aux grandes entreprises qui investissent dedans (en particulier avec les Initial Coin Offering (ICO) qui est un moyen de lever rapidement des fonds) qu’aux ouvriers d’Alstom, aux personnels enseignants et hospitaliers ou aux petits agriculteurs. La création de cryptomonnaies ne permet pas, pour l’instant, de redistribution des richesses (notamment du fait de l’absence de fiscalité) et reste dans les mains d’un petit fragment de la population, souvent particulièrement aisé. Même s’il se démocratise de plus en plus, posséder du bitcoin reste un phénomène marginal (1% de la population aux Etats-Unis), qui n’inverse en rien les rapports de forces sociaux et économiques.

Considéré à tort comme la monnaie des trafics illégaux (il est moins intraçable qu’à ses débuts, et donc de moins en moins privilégié comme moyen d’échange de biens et services illégaux) le bitcoin est une invention qui risque de bousculer les institutions financières, économiques et politiques et devenir, à terme, une réelle alternative aux monnaies dirigées par les banques centrales. Cette alternative, issue d’un progrès technique, est aujourd’hui loin d’être synonyme de progrès social. Pour cela, il faudrait que des forces de gauche se l’approprient, pour en faire, véritablement, une arme révolutionnaire.

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