« Avec les technologies, on se rend compte qu’on passe vite de consommateur à esclave, puis d’esclave à produit »

À l’échelle individuelle, plus on émet de données, plus on utilise d’appareils connectés, plus on connecte nos comptes entre eux, plus on alimente cette usine de l’exploitation des données et plus il est facile de nous surveiller.
22 mars 2019 - Sarah Roubato
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Amélie Delalain fait partie de ces trentenaires qui à première vue, semblent s’éparpiller dans des activités très différentes, mais qui en réalité trouvent du sens dans la diversification de leurs activités qui toutes, sont liées. Amélie tient un blog, écrit des livres, donne des formations, ateliers et conférences. Deux questions la travaillent : la quête de sens dans le travail et nos usages d’internet. Elle accorde aujourd’hui un entretien exclusif pour La Relève et la Peste.

Qu’est-ce qui relie toutes tes activités ?

Je cherche à faire découvrir d’autres mondes possibles en questionnant notre usage des nouvelles technologies et la quête de sens au travail. Quand on se penche sur ces deux sujets, on se rend compte qu’ils touchent à la liberté, au respect du vivant, aux droits de l’homme, aux rapports de pouvoir, à des questions fondamentales de nos sociétés.

Crédit Photo : Glenn Carstens-Peters

Il faut pouvoir remettre en question les  évidences et se demander « J’utilise telle technologie parce qu’elle fonctionne bien. Mais au-delà  de ma satisfaction immédiate et individuelle, quelle est l’impact de cette technologie sur ma vie, sur l’environnement, sur le collectif, sur le long terme ? » Voilà pour moi des questions qui méritent des réponses « immédiates ». Dans tout ce que je fais je cherche à proposer une inspiration pour changer le regard sur notre façon d’agir, et à apporter des solutions.

Comment travailles-tu tes sujets de recherche ?

Je me documente sur le sujet en sociologie, philosophie, en histoire et je lis des études scientifiques. Je travaille le sujet en profondeur afin d’en découvrir un point de vue unique. Je ne suis pas adepte du coaching de vie mais j’en lis pour pouvoir bien me positionner par rapport à cette démarche. Je rencontre aussi beaucoup d’experts, j’ai la chance de vivre en Rhône-Alpes où beaucoup de spécialistes de renom passent. J’écris des articles, un premier livre en co-écriture, Libre et humain à l’ère d’internet que j’ai auto-édité, et un nouveau livre sur la question du travail et de la quête de sens est en préparation… J’anime aussi des ateliers et des conférences sur ces sujet.

Quel type de changement peut-on espérer sur nos usages d’internet et sur le travail ? 

J’espère voir apparaître une technologie qui respecte le vivant et les libertés individuelles et collectives. Aujourd’hui la technologie qui domine ce secteur est mise au service d’une quête financière et de pouvoir. On devrait aussi pouvoir avoir un travail en adhésion avec nos valeurs. Aujourd’hui, nous sommes face un vrai problème de société : 91 % des salariés français ne se sentent pas engagés dans leur entreprise.On constate que parmi les gens qui participent à la transition ou s’investissent dans des mouvements, beaucoup se sentent encore prisonniers de leur travail alimentaire.

Au lieu de passer notre semaine à entretenir le système capitaliste et à se révolter contre lui le weekend on devrait pouvoir envisager un travail qui fasse sens avec nos valeurs et le monde que nous voulons construire.

Quels sont les principaux problèmes de notre usage d’internet aujourd’hui ?

Ils sont d’ordre environnemental, social, de l’ordre des libertés individuelles et collectives, et de plus en plus d’ordre sanitaire avec le développement des objets connectés et l’arrivée de la 5G. Les smartphones sont véritablement devenus un outil très polluant, tant au niveau de la fabrication que de la masse de données qu’ils permettent d’envoyer.

« Des millions de serveurs sur la planète stockent tout le contenu de l’internet dans des Data Centers, dont le plus gros consomme autant qu’une ville de 200 000 habitants. L’Europe abrite environ sept millions de serveurs. Google en possède à lui seul près de 900 000 ».

Au niveau des libertés individuelles, il faut bien comprendre que les données que nous émettons sont collectées dans le but d’orienter nos choix de consommation mais aussi de constituer un outil très puissant de pouvoir et de contrôle des sociétés, des opinions, des habitudes.

L’exploitation de nos données privée devient un outil de chantage économique et de contrôle social dans le pire des cas. Nos données sont actuellement collectées, c’est ouvertement dit dans les conditions d’utilisation des services que nous ne lisons jamais et dans les mises à jour qu’on reçoit qui nous disent que la protection de notre vie privée est importante mais qu’ils en feront ce qu’ils veulent.

À l’échelle individuelle, plus on émet de données, plus on utilise d’appareils connectés, plus on connecte nos comptes entre eux, plus on alimente cette usine de l’exploitation des données et plus il est facile de nous surveiller.

Les gens ont plus ou moins conscience de cette surveillance de masse aujourd’hui, mais on observe que plus ils se savent potentiellement surveillés, plus ils s’autocensurent. Et ce sont les gens qui prétendent haut et fort n’avoir rien à cacher qui s’autocensurent le plus.

Ainsi la surveillance de masse pénalise directement la liberté d’expression, et normalise les comportements des individus, y compris dans le cadre privé. Il y a aussi le phénomène de la bulle d’internet : les algorithmes développé par les Google ou Facebook (pour ne citer qu’eux) nous encouragent à rester dans un entre-soi, et quand on est avec des gens qui pensent pareil, on a moins tendance à développer le sens critique.

Quelle est la difficulté de proposer d’autres usages d’internet ?

La première difficulté c’est qu’on a pris goût à des outils qui sont faciles, ergonomiques, comme les services Google, qui sont efficaces, rapides et interconnectés. Donc le premier obstacle, c’est nous-même! Ce n’est pas que le changement soit difficile à réaliser, c’est qu’il est difficile à réaliser, car  il demande de renoncer à certaines habitudes et parfois à un peu de notre confort.

Il n’y a aucun besoin d’être technicien pour changer de boîte email. Un peu comme le bio. Manger bio ce n’est pas manger la même chose avec le label bio, c’est apprendre à manger autrement, voire réapprendre à cuisiner. Avec internet il faut apprendre de nouveaux usages, découvrir de nouveaux outils si on veut pratiquer un internet respectueux de nous-mêmes et du vivant. Sur ce point, ce qui rend les choses difficiles c’est qu’on a du mal à réaliser l’impact concret de l’usage d’internet. Comme c’est virtuel, on a du mal à réaliser qu’envoyer un mail ou stocker ses fichiers dans un icloud a aucun impact physique sur l’environnement.

Crédit Photo : Oleg Magni

Quels sont les changements concrets que l’on peut apporter pour avoir un usage d’internet responsable ?

On peut faire des changements très concrets, comme changer les outils (boîte mail, navigateur, système d’exploitation) qu’on utilise en veillant toujours à savoir si on peut faire confiance à l’entreprise ou la structure existante derrière l’outil. Par exemple, on peut utiliser un email qui protège la vie privée des utilisateurs en utilisant le chiffrement de bout en bout, comme Protonmail. Il existe aussi des outils qui utilisent des systèmes décentralisés pour l’hébergement des données, comme Peertube, une très belle alternative à Youtube. Les logiciels libres sont également une célèbre référence d’intégrité, tel le système d’exploitation GNU/Linux.

Évidemment ces changements peuvent être progressifs. Je conseille uniquement des outils qui selon mon expérience – et du point de vue d’une internaute qui n’est pas une informaticienne – peuvent réellement être adoptés au quotidien. Mais pour que ces changement extérieurs s’ancrent dans nos habitudes, nous devons aussi changer notre état d’esprit vis à vis d’internet pour prendre un peu de recul vis à vis de l’outil et nous sentir responsable, acteur de son utilisation.

Dans le secteur des nouvelles technologies développées avec internet, on se rend compte qu’on passe vite de consommateur à esclave, puis d’esclave à produit. C’est un choix à faire entre un comportement de consommateur et un comportement libre parce que conscient.

Comment vois-tu l’avenir d’internet ?

L’internet qu’on connaît est devenu un empire… pourquoi pas imaginer qu’il finisse un jour par s’effondrer comme tous les autres empires ?  Mais parallèlement à celui-ci, il existe d’autres réseaux internet. Ainsi on pourrait aussi imaginer qu’internet évolue vers une version plus libre et plus respectueuse de l’humain et de la planète. On s’approche de la science-fiction, mais déjà on observe une fracture entre les gens qui utilisent internet et ceux qui n’y ont pas accès.

Crédit Photo : Gilles Lambert

Avec le développement des objets connectés, des smartcities, cette scission va s’accentuer. Et lorsque l’accès limité à internet est un choix parce qu’on ne veut pas multiplier les objets connectés par exemple, plutôt qu’un manque de moyen ou de capacité, on voit se dessiner deux modes de vie très différents l’un de l’autre. Par exemple, je vis sans téléphone portable par choix, et je m’en porte très bien ! Je ne sais pas de quel côté penchera la balance. Il y a aujourd’hui un vrai besoin de déconnexion, mais les gens se sentent obligés, alors qu’ils ne sont obligés de rien. C’est exactement comme dans la problématique du bien-être au travail : je me sens mal dans mon travail mais je ne peux pas changer.

Comment les gens réagissent à tes propositions et quand tu leur dis que tu n’as pas de portable ?

Dans les rencontres que je donne il y a trois catégories de gens. Ceux qui ne savent pas, à qui on apporte une information qu’ils n’avaient pas, mais on ne sait pas si cela provoquera un changement de comportement. C’est en tous cas la première étape. Il y a des gens qui savent, qui aimeraient changer mais ne savent pas comment. On leur donne des outils, on fait des propositions, et c’est à eux d’expérimenter. Et il y a ceux qui savent, qui voient les possibilités de changement mais qui restent dans le fatalisme, en disant que ça ne sert à rien.

Pour ce qui est du smartphone, en effet je vis sans portable, et je vais très bien. Évidemment les gens me disent « Tu ne vas plus être joignable » ou « Et s’il t’arrive quelque chose ? » Je reste joignable, seulement j’ai repris le contrôle sur les heures où je suis joignable. Après il est possible de mettre en place des étapes pour se détacher du portable : ne plus dormir avec, utiliser un vrai réveil, ne plus l’emporter partout et systématiquement avec soi, d’intermédiaires entre avoir un smartphone et ne pas avoir de portable : on peut avoir un téléphone qui ne fasse que téléphoner et limiter son usage d’internet à l’ordinateur, on peut mettre son smartphone sur mode avion, ne pas l’utiliser comme réveil, ne plus le prendre partout. On se dégage du temps pour faire d’autres choses, et on échange mieux. On ne perd pas du tout en performance contrairement aux idées reçues.

Penses-tu que les gens sont réellement prêts à se remettre en question pour réaliser le changement de société qu’ils souhaitent ?

Je crois que la part de personnes qui questionne son usage des nouvelles technologies va augmenter, car elle fait partie d’une remise en question profonde de nos modes de vie, qui englobent la nourriture, les déplacements, l’éducation, les médias…

Évidemment, comme la technologie internet est plus récente, on est au tout début d’une remise en question du grand public. Ce qu’il faut comprendre, c’est que plus on encouragera les outils alternatifs dans notre usage d’internet, plus ces outils se perfectionneront et seront confortables, performants, ergonomiques et agréables à utiliser. À nous d’avoir le courage de nos choix.

https://espritcreateur.net/ 
22 mars 2019 - Sarah Roubato
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« Avec les technologies, on se rend compte qu’on passe vite de consommateur à esclave, puis d’esclave à produit »
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Manifeste - Numéro 3 Écrit par Hélène De Vestele , « L’urgence de la cohérence » est notre troisième manifeste. Le "Zéro Déchet" est ici vu comme une arme d’amélioration massive. Ce nouveau manifeste ne vous apprend pas à trier vos déchets... Il ne s’agit pas de faire un peu moins pire, il s’agit de bien faire. Nous devons radicalement changer pour construire un avenir meilleur. Hélène De Vestele vous emmène dans les coulisses du Zéro Déchet.
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